oct.
29

La guerre est-elle un risque ordinaire ?

  • Par laurent.epailly le
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On apprend que, par l'intermédiaire de notre confrère COLLARD, une plainte contre X va être ou a été déposée, par les familles de 2 soldats morts lors de l'embuscade d'UZBIN, le 18 août 2008 en Afghanistan.


L'une pour un militaire du 8° RPIMA et l'autre, pour un Légionnaire du 2° REP.


La plainte serait fondée sur la mise en danger délibérée de la vie d'autrui, consécutive, nous dit-on, à des manquements avérés dans la chaîne de commandement.


La plainte, quoi que contre X, ne viserait donc que les cadres proches de l'opération et non pas le Président de la République, chef des armées, non plus que l'Etat-Major ou le MINDEF (Ministère de la Défense).


Commentaires :


Cette affaire risquant de connaître un emballement médiatique peu propice à la réflexion, il convient de décrypter.


Pour connaître un peu le sujet, puisque j'ai l'occasion de professer sur celui-ci régulièrement, la situation est sérieuse.


La plainte doit se fonder sur les dispositions de l'article 121-3 du Code Pénal :


«Il n'y pas de crime ou de délit sans intention de le commettre.

Toutefois, lorsque la loi le prévoit, il y a délit en cas de mise en danger délibérée de la personne d'autrui.

Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d'imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s'il est établi que l'auteur des faits n'a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

«(Innovation de la loi du 10 juillet 2000) Dans le cas prévu par l'alinéa qui précède, les personnes physiques qui n'ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n'ont pas pris les mesures permettant de l'éviter, sont responsables pénalement s'il est établi qu'elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité qu'elles ne pouvaient ignorer.

Il n'y a point de contravention en cas de force majeure. ».



Cette incrimination peut, en effet, concerner le commandement direct, puisque l'on accuse, pêle-mêle, le commandement de l'unité de mortiers de soutien, d'avoir oublié les percuteurs; le commandant direct de la patrouille d'avoir négligé les mesures de sécurité; mais aussi, le commandement plus lointain, d'avoir négligé le survol de l'itinéraire par drones ou par hélicoptère.


Il n'empêche que la plainte contre X, que l'on dit ne viser que des chefs proches, risque de vite marquer ses limites, car une enquête sérieuse devra tenir compte d'autres carences déjà connues par les relations faites par les témoins proches ou lointains :


* "évaporation" de la section de combat de l'armée afghane, située au coeur du dispositif, dés les premiers coups de feu, laissant un vide de plusieurs centaines de mètres entre les deux parties occidentales du convoi, incapables de le combler et de se soutenir mutuellement ou de se ravitailler.



* fait que, si les informations sont exactes sur ce point, l'unité italienne en place avant sur ce terrain avait connu une paix royale (c'est avéré), ne sortant pas beaucoup non plus (c'est avéré aussi) mais parce qu'ils auraient payé leur tranquilité (c'est à démontrer et c'est contesté par le MINDEF, même si les sources sont sérieuses sur ce point).


De ce fait, l'unité française de relève pouvait légitimement croire la région calme, mais sans en connaître la raison qu'on aurait "oublié" de lui indiquer...


* fait que, à l'instar des militaires britanniques qui travaillent au noir pendant leurs permissions (tandis que leurs députés entretiennent leurs maîtresses aux frais du contribuable) pour s'acheter des équipements plus performants, ceux de l'armée française ne le sont pas toujours non plus, d'économies budgétaires en économies budgétaires : sur le terrain, une partie du matériel est personnel.


Alors, penser qu'une telle plainte s'arrêtera au niveau du colonel commandant...



Ensuite, il doit être tenu compte des dispositions de l'article 16-1 de la Loi de 1992, intégrées au coeur de l'article 121-3, lequel tient précisément compte du caractère tout à fait exceptionnel des faits de guerre : «Sous réserve des dispositions du quatrième alinéa de l'article 121-3 du Code pénal, les militaires ne peuvent être condamnés sur le fondement du troisième alinéa de ce même article pour des faits non intentionnels commis dans l'exercice de leurs fonctions que s'il est établi qu'ils n'ont pas accompli les diligences normales compte tenu de leurs compétences, du pouvoir et des moyens dont ils disposaient ainsi que des difficultés propres aux missions que la loi leur confie.»


Il s'agit d'une cause exonératoire de responsabilité, liée, justement à des critères tels que : les compétences, le pouvoir et les moyens en dotation (où l'on retrouve la question de l'investissement budgétaire), ainsi que de la difficulté de la mission (notamment le fait d'être victime d'une embuscade, de la nature du terrain, des possibilités de se défendre, sans oublier l'ennemi, en guerre depuis 36 ans, parfaitement entraîné, suffisamment armé et connaissant parfaitement le terrain et la population...).


Enfin, force est de constater que la guerre n'est pas et ne sera jamais un risque comme un autre que l'on peut policer par la Loi.


Alors, je ne sais ce que révèlera l'instruction, ni jusqu'à quelles limites on permettra qu'elle aille, mais la recherche d'une responsabilité dans ce domaine (qui peut révéler des négligences graves, et sanctionnables, y compris pénalement, c'est entendu) ne peut s'exonérer, justement, des limites inhérentes imposées par le fait de guerre.


La France en avait perdu l'habitude, mais la Guerre tue et pas seulement l'ennemi.


Il est bon de se le rappeler lorsque l'on envoie, dans allégresse ou sur l'air des lampions, des soldats aux 4 coins du Monde et, parfois, sous la pression de l'opinion publique.









10 commentaires

Excellent: quand j'ai entendu cette information, j'ai immédiatement su que vous alliez nous faire un commentaire autrement plus

  • Par sylvie.lore le

précieux que l'information indigeste que j'avais entendue !!!


Merci.

  • Par laurent.epailly le

J'ai lu, par ailleurs, que certains évoquent les dispositions de l'article 223-1 du code pénal, disposant que "le fait d'exposer directement autrui à un risque immédiat de mort ou de blessures de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité permanente par la violation manifestement délibérée d'une obligation particulière de sécurité ou de prudence imposée par la loi et le règlement est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende".


Là, dans ce cas, il faudra démontrer en quoi une Loi ou un règlement aura été violé.


Parce qu'il n'est pas exclu que des procédures évoquées dans le TTA 150 aient été "adaptées", mais il n'y a là rien qui ressorte du règlement ou de la Loi.


Au surplus, la violation délibérée exige, justement, une intention délibérée proche de la tentation homicide ou, tout du moins, de l'indifférence au risque de mort qui apparaît bien difficile à démontrer et à concevoir, surtout, de la part de l'encadrement.


C'est même carrément insensé, pour tout dire.


Tant qu'à être iconoclaste, je pense qu'une action en responsabilité administrative n'était pas la pire des idées.


Mais ce n'est pas un réflexe de pénaliste...


A mon sens, cette plainte va surtout susciter du déballage et du tirage de couverture, y compris médiatique, sans que les victimes y gagnent grand chose.



RE: Merci.

  • Par sylvie.lore le

Juste pour le 1% d'incultes dont je suis, c'est quoi une drone ?


Un drone

  • Par laurent.epailly le

C'est un avion sans pilote de petite taille.


Un peu comme un avion téélcommandé, que vous pilotez avec une caméra et qui peut mener des opérations de reconnaissance, voire de petit bombardement, sans mettre la vie d'un pilote en jeu.


Si ma mémoire est bonne, c'est une invention d'Israël pour épargner son matériel et ses pilotes, pas si nombreux que cela.


félicitation pour

  • Par jérôme le

la citation dans le blog secret défense...et pour ton analyse objective du dépôt de plainte (que je partage complètement; faut que je révise on va m'en parler lundi....

bonne soirée


le statut général du militaire.

  • Par inculte le

Bonjour Maître.


je ne suis pas avocat. Mais à la lecture de votre blog ; j'aimerai apporter une précision.

Le statut général des militaire nous indique la chose suivante dans son article premier "L'état de militaire exige en toute circonstance esprit de sacrifice, pouvant aller jusqu'au sacrifice suprême, discipline, disponibilité, loyalisme et neutralité. Les devoirs qu'il comporte et les suggestions qu'il implique méritent le respect des citoyens et la considération de la nation".

Depuis la découverte de la guerre en Afghanistan par les Français au travers de la sur médiatisation de l'embuscade de ce triste jour de Août 2008 il n'a jamais été fais mention par les médias de "l'esprit de sacrifice".

Est ce que cette notion "d'esprit de sacrifice" peut venir encore plus limiter l'action des familles ?

De plus s'engager dans les forces armées de son pays c'est déjà faire un pas vers la zone de mort.

Merci pour votre analyse sur le sujet ; qui m'est parue très claire.

Même pour un inculte en droit comme moi.


Cher inculte

  • Par laurent.epailly le

Ca me fait drôle, d'ailleurs, d'écrire ça comme ça...


Je pense, d'ailleurs, que votre inculture doit être proportionnellement inverse de votre modestie (contrairement, excatement contrairement, à un certain fils "de"...), puisque vous maîtrisez bien les données de l'affaire.


En fait, vous introduisez une notion intéressante dans le débat qui est celle de l'acceptation des risques par le militaire engagé.


Notion que l'on trouve aussi, par exemple, pour le sportif qui accepte le risque de son sport.


C'est une donnée importante, mais pas suffisante, dans la mesure où l'acceptation du risque (de mort, de blessure...) ne permet néanmoins pas d'exonérer le responsable militaire d'un manquement grave par négligence ou délibéré quant aux règles de sécurité.


Exemple : votre section arrive sur une position.


Si vous la mettez aussitôt en sécurité, du mieux possible compte tenu de vos moyens humains et matériels et que vous êtes attaqués en subissant des pertes, on ne peut vous reprocher grand chose.


Si vous vous contentez de faire sortir les rations de combat en postant deux sentinelles et que vous vous dites que ça a l'air calme et qu'on verra après pour se fortifier, vous avez commis une négligence grave en cas d'attaque et de pertes (et même sans attaque).


Le militaire accepte le risque, l'aléa, c'est certain, mais pas le risque aggravé par la négligence.


Dans un autre ordre d'idée, si on doit parfois demander le sacrifice parce que la situation l'exige, le militaire n'a pas forcément à accepter le sacrifice lorsqu'il n'y a pas nécessité.


Dans ce cas, il doit avoir, a minima, l'espoir raisonnable de pouvoir s'en sortir.


Exemple : les mutineries de 17, face à un commandement réclamant l'offensive à outrance, avec des sorties de tranchées plusieurs fois par jour, sans gain significatif de terrain et au prix de pertes effroyables.


faute, erreur ou négligence ???

  • Par philippe le

cher maître, ej découvre avec plaisir votre blog et m'empresse de rebondir sur votre échange avec inclute.

dans la démonstration que vous avancez sur la notion de diligence normale" ,vous avancez des considérations matérielles ou factuelles "maitrisables" par l'homme. c'est une approche logique induite par notre rapport à la loi (transposition de l'applicaiton de la loi dans l'activité quotidienne).

Vous oubliez pourtant une autre cause potentielle du succès ou de l'échec d'une opération de guerre : l'issue de la confrontation des volontés entre deux ennemis. on peut tout à fait admettre que les diligences normales aient été appliquées dans les deux parties et pourtant, le succès ou la défaite parfois la déroute peuvent découler de facteurs exogènes allant d'un retard, d'une défaillance mécanique, d'un problème de liaison (nous sommes dans l'action), etc. Ou bien tout simplement d'une erreur d'analyse sincère de la part du chef qui prépare sa mission : sur l'ennemi et ses réactions, ses capacités, sur le terrain, etc. l'analyse des moyens influe aussi sur votre mode d'action.

L'issue de la victoire peut aussi tenir à des facteurs psychologiques soudains, positifs (esprit de corps, héroisme) ou négatifs (panique : c'est arrivé dans les unités les plus solides). elle peut enfin tenir à une force morale exceptionnelle obtenue par un entraînement poussé (tel celui de la section carmin 2, ce qui lui a certainement valu de n'avoir à déplorer -pardonnez moi le terme- que 9 morts. )

bref, et vous le dites fort bien, notre belle société est toute bouleversée par la redécouverte du phénomène de la guerre. je reste quant à moi convaincu que la négation de l'engagement de la france dans la guerre en Afghanistan, avec les explications réelles et profondes de l'envoi de nos soldats , a un effet ravageur. Avant cela, la professionnalisation des armées a provoqué une volonté affichée de banaliser le métier de soldat et d'occulter la nature même de la réflexion sur la conduite de la guerre. On a laissé penser que l'on peut être soldat sans accepter pour autant le risque de mourir. ce qui ne donne pas pour autant un quitus aux chefs en opération.


rien

  • Par aucun non le

Bonjour Je suis la maman d'un enfant victime de la guerre mon fils à été bléssé en AFGHANISTAN en aout 2009.


RE: rien

  • Par rien le

obus défectueux


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