Lorsque j'en ai le temps, je ne passe jamais devant un Monument aux Morts ou une plaque commémorative, sans y jeter un oeil, m'y arrêter quelques instants.
Il y a toujours un hommage à rendre, ne serait ce qu'en lisant ces quelques mots qui vous disent que tel jeune homme, sans doute élevé au grade de sous-lieutenant à titre posthume, est tombé sous les balles allemandes à 17 ans.
Il y a toujours quelque poignante émotion à lire 2 ou 3 noms identiques dans les villages - et si l'on n'est pas absolument certain qu'ils étaient du même toit, du moins étaient-ils nécessairement de la même famille - car payer 3 fois pendant une même guerre dépasse la notion même de sacrifice envisageable, telle Marie-Louise Le Put, Bretonne de Treguier (22), dont la statue orne le Monument aux Morts pacifiste de cette ville, après qu'elle ait perdu ses trois fils et son mari pendant la Guerre de 14.
Celui de Ranchot ne tranche pas avec deux noms identiques.
Si certains Monuments sont apparus après la guerre de 1870, tel celui de Montauban, c'est surtout après la guerre de 14 que, naturellement, ils se sont répandus.
Que l'on songe simplement que 20% des combattants français sont morts à la guerre ou de ses suites et que 10% des hommes Français de plus de 18 ans y sont morts.
900 morts Français par jour en moyenne (1.500 Allemands), soit 37 à l'heure, soit une ville de 25.000 habitants rayée de la carte tous les mois.
En fait, sur 36.000 communes, seules une vingtaine n'eurent aucun mort à la guerre et c'est pour cela que d'aucunes, par des manoeuvres souterraines, annexèrent des hameaux appartenant à d'autres communes, dont l'un ou l'autre enfant était mort à la guerre, afin d'échapper à ce qui était souvent vécu comme une honte ; n'avoir eu aucun mort...
D'autres communes surent faire preuve de davantage de joie modeste et grave, de retrouver tous leurs enfants vivants : c'est ainsi que se joignant au Monument commun aux communes de Le Bizot (6 morts) et La Bosse (6 morts), celle de Narbief (0 mort), indiquera sobrement sur une plaque « "NARBIEF Hommage de reconnaissance de la commune qui a été épargnée" (cela se situe dans le Haut-Doubs).
Certaine, telle Avioth (Meuse) n'eut qu'un mort. Elle trancha néanmoins la question du Monument en considérant que ce dernier ayant fui à la guerre, il ne le méritait pas...
On ne sut que plus tard que, soldat de la garnison de Montmédy, il s'était simplement replié sur ordre après avoir évacué la ville et était tombé en couvrant la retraite. Du moins a-t-il sa plaque à l'Eglise depuis quelques années.
C'est la Loi du 25 octobre 1919 qui va organiser l'inscription sur les Monuments aux Morts : il faut être titulaire de la mention « mort pour la France » (MPF) et l'on est inscrit dans une commune avec laquelle on a un lien suffisant...
Une subvention étant versée proportionnellement au nombre de noms à inscrire, c'est ainsi que certaines communes se disputèrent les morts à qui mieux mieux (tel né ici, mais vivant ailleurs et marié encore là), certains étant inscrits sur plusieurs Monuments.
Mais mieux vaut plusieurs fois que pas du tout, tels les fusillés pour l'exemple, interdits théoriquement de Monument, quoi que l'on signale que, faisant fi des recommandations légales, nombre de communes les inscrivirent quand même, quand elles n'érigèrent pas carrément des Monuments dédiés, comme à Riom (63) : « Aux victimes innocentes des conseils de guerre 1914 - 1918 et à celles de la Milice et de la Gestapo 1939 - 1944 ».
Particularité, l'Alsace-Moselle, où les Monuments aux Morts ne comportent pas la mention « Morts pour la France », mais « Aux morts de la guerre », pour une raison évidente : la plupart des Alsaciens sont morts sous l'uniforme d'en face, qui plus est en étant de nationalité allemande en raison du traité de Francfort (ce qui n'était pas le cas des « malgré-nous » de 1940/45, qui étaient restés français en vertu du droit international)...
C'est la raison pour laquelle il n'y a pas de noms sur les Monuments Alsaciens-Mosellans.
Le Monument de Strasbourg, d'ailleurs, est le symbole même de cette sagesse post mortem dont on pourrait s'inspirer pour le reste de la France : une mère entre deux enfants agonisants, également nus afin qu'on ne les distingue par leur uniforme, l'un Français, l'autre Allemand...
Telle la procédure de faillite personnelle, directement venue d'Alsace, peut-être pourrait-on adopter cette mention sur nos Monuments ou, à tout le moins, son esprit, ce qui résoudrait le problème des milliers de soldats non-encore réhabilités : de quelque manière qu'il tombe, sous les balles amies ou les obus ennemis, un soldat meurt toujours de la guerre.
Petit P.S toutefois : dans la Loi du 20 février 2012, prise sous le régime de la procédure accélérée, à la demande de Nicolas Sarkozy, il est prévu que les noms des soldats « morts pour la France » (titulaires de cette mention définie par une Loi de 1915 réformée en 1922), y compris nos morts les plus récents, comme en Afghanistan (ce qui est légitime), soient OBLIGATOIREMENT inscrits sur les Monuments aux Morts de leur commune.
Il n'y a pas d'exception territoriale.
Évitons de polémiquer sur le sujet, mais remarquons, simplement, que si l'on suit la Loi en Alsace-Moselle, on va détruire ce fragile consensus qui honore tous les enfants morts de la guerre, peu important l'uniforme...
Bref, les Monuments aux Morts, c'est compliqué.
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