- LE DISQUE DE JOHNNY -
L'été est propice aux grandes sagas et feuilletons, captivant le bon peuple étalé sur les sables ardents de nos cotes, et qui s'abrite tant bien que mal du soleil à l'ombre des pages de son quotidien préféré, pourvu qu'il ait titré à la une sur les malheurs des grands de ce monde.
Nous en étions resté au précédent épisode des aventures de Johnny, ressuscité d'entre les morts après être passé entre les mains d'un people du bistouri, accusé urbi et orbi d'incapacité, au point d'avoir vu apparaître devant les caméras un illustre avocat, mandaté par les pontes du Conseil de l'Ordre, qui dénonçait l'éphèbe du champ opératoire coupable de tous les maux. Loin du lynchage, la Justice a préféré attendre de trouver les preuves, et a missionné des Experts pour examiner la scène de crime.
Par un malheureux concours de circonstances, une bavure a été commise. Non pas par le coupable désigné, mais par le secrétariat des experts, qui a malencontreusement perdu une copie en trop du pré-rapport (qui n'est qu'une première réflexion des savants pouvant être modifiée après que les deux parties opposées aient formulé leurs observations ou contestations, avant que les illustres praticiens désignés ne déposent leur rapport définitif ). Cette copie en trop a été acheminée par erreur au sein de la rédaction d'un journal, lequel en a aussitôt conclu que les jeux étaient faits. Des hordes de rockers s'apprêtent à venir réclamer vengeance devant la clinique, déjà quelque peu désertée, du Villepin de la chirurgie, pour lui faire payer la mise en retraite anticipée de leur idole.
Sauf que le Droit médical va réserver encore quelques surprises : d'abord, le pré-rapport des experts ne préjuge en rien de ce que seront leurs conclusions définitives comme indiqué ci-dessus ; ensuite, une lecture prudente du document égaré s'impose : comme il s'est dit en politique, on peut être responsable mais non coupable ; une opération n'est jamais banale et le meilleur des chirurgiens peut connaître un incident durant l'intervention, qu'il doit normalement être apte à traiter afin de le résoudre. Ces incidents sont pour la plupart connus et répertoriés de tous, et la Loi fait d'ailleurs obligation au chirurgien, lors du rendez vous initial avec son patient, de l'informer des risques connus, même rares, de l'opération ; le patient a donc le choix de se faire opérer, avec le risque de subir un incident qui pourrait aggraver son état parfois de manière radicale et définitive, ou de rester avec son problème actuel, sans opération, et avec les autres risques qu'il peut encourir! Entre deux maux...
C'est la même situation que quand vous allez prendre l'avion : tous les pilotes sont formés pour vous emmener à bon port, et ont subi en simulateur tous les incidents de vols envisageables pour y faire face ; cependant, il arrive parfois que le bon port ne soit pas atteint, ce que chacun accepte en franchissant la porte de l'aéronef, et ce sans que le pilote ait décliné auparavant l'existence du risque d'un crash.
Donc, notre bon vieux rocker, confie son dos meurtri à l'artiste renommé des stars, qui doit lui bricoler une hernie discale, comme cela se pratique pour des centaines de patients, qui se contentent du chirurgien du coin. Il s'agit d'une opération non exceptionnelle mais délicate, puisque le bistouri va côtoyer de très près le précieux contenu de notre colonne vertébrale, dans le canal vertébral, soit la moelle épinière et les racines nerveuses, outre le liquide céphalo-rachidien transporté depuis les ventricules situés dans notre pauvre cerveau, dans un petit canal au milieu de la moelle épinière. Le liquide est contenu dans une sorte de sac évidemment hermétique, où baignent joyeusement les racines nerveuses, formé par une membrane très fine, la dure-mère. Si, en cours d'opération, cette membrane est lésée, devinez ce qui se passe : ça fuit. Même pas grave, docteur ! Généralement, c'est un tout petit trou et l'artiste va traiter la dure mère lésée comme la chambre à air de son vélo : une micro-suture, une rustine, ou une colle spéciale ; Imaginez que tout cela se passe généralement sans que bistouriman ait son nez masqué plaqué sur la chose : il suit ses gestes sur écran, en gros plan ; ah, ces artistes et leur écran...le show bizz et ses sunlights!
Bref, quand c'est rebouché et refermé, après un petit séjour allongé le temps que la fuite soit bien colmatée, l'ex-opéré se dresse et marche pour rentrer chez lui, avec un disque (vertébral) dégagé, et peut en enregistrer un autre s'il est rocker. Bon et alors ? Et bien, l'idole des jeunes n'ayant pas de fuites a fait comme les autres, il est rentré chez lui.
A ce stade, un expert conclura que l'opération s'est bien passée et qu'aucune faute ne peut être reprochée à l'apollon du Temple clinical. Ainsi, ce qui est présenté comme étant une erreur majeure du chirurgien n'est pour la médecine qu'un incident opératoire mineur, sans grande conséquence.
Oui, mais, et après ? Il a sacrément dérouillé notre Johnny national, et il est même repassé sur un billard américain ! Là, on manque d'information pour l'instant. A priori, l'idole n'a pas rappelé la clinique pour signaler un problème et a même pris l'avion pour rejoindre ses pénates US ; c'est là bas qu'il aurait enduré son martyr, au point d'être placé dans une situation d'inconscience médicalisée, le fameux coma artificiel (qui fait tant peur) , pour ne pas subir la douleur et supporter une nouvelle opération. On a parlé d'infection : dans ce cas, c'est une autre histoire ; même dans les cliniques et hôpitaux huppés, rôdent de sinistres microbes ou virus, qui guettent leur proie pour s'incruster dans la chair fraîche, comme tique sur une herbe folle attendant le passage du chien pour sauter sur son dos et lui sucer le sang. Quoiqu'on fasse, il arrive que ces bestioles rusées s'incrustent en salle d'opération, et profitent de toute occasion pour mettre en oeuvre leur sinistre dessein. C'est l'infection nosocomiale, dont la responsabilité est imputable à l'établissement de soin, où l'infecté a été opéré.
Mais, on a aussi évoqué un défaut de suivi du praticien après l'opération : il est effectivement responsable s'il n'a pas respecté les règles de prudence ou de suivi du patient opéré, une fois l'intervention réalisée : il semblerait que l'idole soit sorti rapidement du très cher établissement, après que son opérateur ait jugé que son état le permettait ; sinon, il ne l'aurait pas laissé sortir ou, en cas d'insistance du convalescent , il aurait recueilli une décharge de responsabilité, qui n'aurait valu que preuve de son désaccord.
Le réparateur de disque savait-il que notre rocker allait illico prendre l'avion pour rejoindre les States ? L'aurait-il su que la contre-indication n'était pas certaine, puisqu'il est recommandé à l'opéré de ne pas faire de sport, mais de mener une vie normale, ne serait-ce que pour faire fonctionner les vertèbres et muscler ainsi le dos affaibli pour compenser le bricolage du disque sacrifié. Le voyage en avion, sûrement pas effectué en classe populaire, permettait un certain repos de la colonne opérée.
Bref, en l'état, les cris de victoire des uns ou des autres ont prématurés ; attendons le rapport définitif des experts, qui ne retiendront sans doute pas de faute opératoire du chéri de ces dames, sauf peut-être celle d'une manque de suivi post-opératoire ; surviendra peut-être une mise en cause de la clinique elle-même, en cas d'infection ; il n'est peut-être pas exclu non plus que soit mise en évidence une faute du rocker, qui aurait, malgré les conseils reçus, fait montre d'une impatience à effectuer un voyage aérien qu'il aurait pu différer. Certains pourront même avancer que le chanteur n'était pas profane en matière de disque, vu le total de ses ventes, et qu'il devait savoir qu'un éloignement était déconseillé aussitôt sa sortie, promo oblige. Mais peut-être que notre rocker entendait se consacrer à son nouveau disque au plus tôt, en s'enfermer au loin pour éviter les fuites.
Bon, et bien pourquoi ce billet ? De nombreux lecteurs ont pu sans doute un jour passer sur le billard, et quelques un ont malheureusement subi des incidents opératoires aux conséquences graves ; à travers l'histoire de Johnny, ils auront découvert le Droit médical et ses arcanes, affaire d'experts, d'avocats et de juges. Les échos des visions triomphalistes des protagonistes, amplifiés par les médias, sont bien éloignés de la sérénité qui doit présider à la gestion d'un dossier de responsabilité médicale : les causes d'accidents sont multiples, et ne sont pas toujours le fait du praticien, qui peut cependant être responsable sans être coupable.
Cette situation est celle de ce que les experts et juges considèrent comme étant un aléa thérapeutique , qui peut être appelé de façon populaire « la faute à pas de chance ». Si le praticien n'est pas responsable, cet aléa peut néanmoins permettre une indemnisation si les conséquences en sont graves pour la victime.
C'est sans doute ce qu'il faut retenir de l'exemple de l'idole des jeunes qui a le mérite de mettre sous les feux de la rampe ce pan de Droit souvent secret et méconnu.


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