Depuis les accords passés lors des dernières élections municipales entre les anciens élus rosissants d'une part, et les nouveaux verts d'autre part, ce mélange des couleurs n'a fait ressortir qu'une couleur non identifiable, une mélasse marronnasse ; en réalité, chacun a entendu conserver son idéal et les verts ont obtenu de conserver leur pré carré, évidemment verdoyant.
Comme dans une émission télévisée devenue culte, les survivants accédant à la réunification des tribus doivent cohabiter tout en pensant à s'éliminer pour qu'il n'en reste qu'un. Le chef de la tribu verte est de sexe féminin, qui a aussitôt pris en main l'aspect environnemental du camp. Dame Nature est son totem : toucher à un seul poil urticant d'une ortie est péché mortel. Tout produit d'origine chimique a été proscrit pour les jardiniers de la ville, en regard des risques de type Seveso.
C'est ainsi qu'un étranger, débarquant par hasard en nos murs, découvrira nos rues agrémentées de verdure, devenue luxuriante par l'effet du climat tempéré de notre région ; nos trottoirs ombragés sont agrémentés de touffes vertes croissant librement au pied des arbres, et même le pied des murs de nos maisons s'ornent de quelques plantes dont les graines furent apportées par quelque zéphyrin, pour s'implanter là où nul ne viendra les piétiner. Ah, l'intelligence du végétal !
J'étais béni des Dieux, qui m'avaient choisi pour semer une petite graine au pied de l'immeuble abritant mes bureaux : petite chose minuscule, qui par l'effet d'un printemps pluvieux, réjouissait mon regard en prenant de l'importance ; émouvante apparition de toutes petites feuilles, puis élévation de la tige, couplée avec l'épanouissement du feuillage.
N'étant pas né vert, je n'avais aucune idée de l'identité de mon pensionnaire, mais peu m'importait : seule cette vision quotidienne de la croissance de ma nouvelle amie éclairait ma journée et, comme tout parent, je m'inquiétais de sa santé, guettant le moindre signe de faiblesse, ou l'apparition de quelques taches révélatrices de maladies infantiles. Non rien d'inquiétant, tout allait bien. Bien sûr, je redoutais l'arrivée des jours caniculaires et j'imaginais déjà l'installation d'un petit goutte à goutte. Il est vrai que le chat errant de la rue, pourvoyait déjà au bien être de la plante, en levant sa queue tressaillante, pour l'asperger d'un jet rafraîchissant.
L'autre soir, ma chère et tendre passe me prendre au bureau, et, étant une femme d'ordre et de goût, elle connaît par coeur les jours de ramassage des sacs poubelles, noirs ou jaunes ; alors machinalement, la femme de ménage n'intervenant que le matin, elle constitue un sac des menus déchets de mon activité qu'elle déposera sur le trottoir en partant, puisque le strict règlement urbain impose aux citoyens de ne déposer leur obole au ramassage qu'à partir de 19 heures, des fois que les horribles traces de notre consommation ne masquent aux yeux ahuris des touristes les belles plantes qui agrémentent nos trottoirs et pieds de murs.
Nous sortons ensemble, et je porte galamment et élégamment le sac noir. Tandis que je refermais ma porte d'accès, je vois en un éclair ma moitié se pencher et se relever aussitôt en me disant : « saleté de chiendent, ça pousse partout ! » ; elle tenait dans sa main MA plante, mon petit végétal devenu grand, qui a connu aussitôt sa dernière demeure dans le sac noir, au lieu de finir paisiblement sa vie, le moment venu, dans les premiers frimas de l'automne.
Ça fait un choc ! Ma fibre verte s'est éteinte dans la douleur et dans l'indifférence de ma moitié, qui elle, distingue très bien les belles plantes des mauvaises herbes.
Mais alors, pourquoi notre dame verte laisse-t-elle pousser de telles horreurs dans notre cité ? Peut-être pourrait elle, par souci de co-habitation, envisager de planter quelques roses sauvageonnes aux épines acérées au pied de nos arbres.


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