juil.
15

- 14 JUILLET 1971 -

  • Par jean-claude.guillard le
  • Dernier commentaire ajouté

Tout le monde s'en fout : l'Histoire n'a retenu aucun fait marquant ce jour là, sinon le sempiternel défilé militaire sur les Champs Elysées, en grande pompe comme d'habitude.


Pourtant, il m'a été donné ce jour là de descendre les Champs, non pas pour faire un lèche vitrine touristique géant, mais pour produire une figuration contrainte parmi les acteurs de cette longue marche au pas cadencé, au son des trompettes et tambours. Ce fut l'aboutissement grandiose de ma brève carrière en uniforme.


Pour être juste à l'égard de mes camarades de classe, ma descente fut motorisée : l'histoire avait commencé par un coup de piston donné par mon parrain, ancien militaire de carrière qui avait gardé le bras long ; j'avais souhaité être proche de ma bonne ville d'ANGOULEME, à l'époque bien dotée en régiments et j'aspirais à passer une année de bulle dans celui cantonné dans une forêt domaniale de la périphérie. Mauvaise interprétation du pistonneur quant à ma demande, que je découvre à la lecture de ma feuille de route : d'accord, le régiment est en forêt domaniale, mais à des centaines de kilomètres de mes pénates charentaises, dans la bonne ville de Rambouillet. Je hurle à la bavure auprès de mon bienfaiteur, qui n'a d'autre réponse que de me faire part de la chance unique qui m'est offerte de passer une année entière dans le prestigieux 501 ème Régiment de Chars de Combats, régiment ultra décoré, avant que je ne l'intègre bien sûr, régiment dit présidentiel au même titre que non moins glorieux Régiment de Marche du Tchad...C'était un régiment jadis commandé par l'illustre Général LECLERC qui a participé à reprendre ce que les Teutons nous avaient piqué. Ah bon ?

C'est ainsi que je me retrouve à faire mes classes dans un commando de combat...en temps de paix, à jouer à la guerre avec des camarades issus de la région Nord, dont je ne comprends pas tout ce qu'ils me disent, ignorant le langage cht'i, éloigné du patois charentais ; je découvre que la bière est la clef de leur bonheur ; mes compétences me conduisent immédiatement à être affecté au service de Santé, dans l'infirmerie excentrée, où je mets en pratique l'art de la piqûre en tous genres ; il faut dire qu'à cette époque, le choix de la médication était limité : soit aspirine, soit pénicilline (en injection) ; la première a eu beaucoup plus de succès que la seconde.


Et c'est là que je découvre les monstres d'acier blindé, ceux avec tourelles et canons dernier cri, et ceux sans canon ; le service médical disposait, cavalerie oblige, de deux ou trois engins à chenille sans canon, estampillé d'une énorme croix rouge sur les flancs, dont les anciens disaient qu'elle servait en temps de guerre à l'ennemi pour ajuster ses tirs ! Prenant du galon, je fus promu chef de char, ce qui me donnait le droit de laisser dépasser mon superbe buste du trou d'homme par lequel on entrait, au sommet de l'engin ; le régime alimentaire subi pendant les stages commandos me permettait alors de franchir cet obstacle étroit. Heureuse époque.


Avant le terme de cette année de privations de permissions, étant trop loin de chez moi, j'avais pu connaître pendant les weeks ends tous les plaisirs de grands de ce monde : la forêt, jouxtant le château et le casernement, comportait les chasses présidentielles, fort fréquentées à l'époque par les chefs d'état prestigieux accueillis par le notre, qui tiraient sur quelques volatiles astucieusement déposés le matin même par les bidasses consignés, qui assuraient ensuite la fonction de rabatteur ; d'où la présence obligatoire du service médical, au cas où...


Evidemment, notre régiment assurait aussi d'accueil des hôtes à Orly, en grande tenue, avec fanfare et tutti quanti, et leur départ, si besoin était.


Et puis, un jour, notre chef bien aimé, dont j'ai oublié le nom, nous annonce la grande nouvelle : nous aurions l'honneur de défiler sur les Champs Elysées pour le 14 juillet ! Souvenir d'une longue préparation, en plein cagnard de Juillet, sur un aérodrome désaffecté du coin, sur les pistes surchauffées, transistor à l'oreille pour écouter la retransmission du Tour de France.

Et puis enfin à l'aube du grand jour (ou plutôt au milieu de la nuit), la colonne motorisée se forme pour faire l'énorme distance entre Rambouillet et Paris intra muros : d'abord les chars de combats, suivis par ceux de transport de troupe, suivis de nos chars à croix rouge, et enfin par la valetaille des ambulances médicales estampillées Croix Rouge. Fermaient la marche un énorme engin de type dépanneuse pour chars et un porte char, en cas de décès de l'un d'eux.


Le trajet nocturne fut long et émaillé d'incidents mécaniques : on a compris pourquoi une trentaine de chars avait pris la route, alors qu'une vingtaine devait défiler ; nous dépassions ceux des engins stoppés net dans leur progression et rangés sur le bas coté, dégageant de très vilaines fumées et qui avaient perdu toute chance d'atteindre la capitale. Jour de chauffe pour la dépanneuse et le porte char !


Bref, les survivants arrivèrent au pied de l'Arc de Triomphe, à l'heure où Paris s'éveille, pour prendre place sur la bien nommée avenue de la Grande Armée, dans un tintamarre assourdissant et des odeurs de gaz oil indisposantes. Une longue attente fut agrémentée par un ultime nettoyage des monstres, avec une utilisation abusive du cirage noir non seulement pour faire luire nos rangers, mais surtout pour rendre leur éclat aux pneus des véhicules et aux chenilles de nos chars.


L'affolement subit des chefs nous a appris que les premiers du défilé avaient entrepris leur descente des Champs : le reste laisse un souvenir brouillé ; mise en place des chars alignés au millimètre ; vision depuis l'Etoile de la plongée que nous allions amorcer vers une tribune tricolore, là bas, tout en bas ; démarrage tous ensemble dans un épais brouillard de la fumée dégagée par les précédents ; bruit infernal des moteurs tournant à un régime inadapté à la vitesse imposée, chaleur épouvantable...


Pas le temps, durant cette longue descente, de profiter du paysage : perché en haut de mon engin, dans la position réglementaire, droit comme un « i », bras tendus posés sur le bord du trou d'accès, regard fixe devant soi, il fallait hurler dans le micro à l'intention du pilote installé juste en dessous de moi, dont seule la tête casquée dépassait, les recommandations sur le respect des distances : plus vite, moins vite, serre à droite, serre a gauche ! Une seule crainte pour tous : la panne en pleine descente, honte suprême face aux caméras du monde entier ! On serre les dents, on encourage le conducteur, on prie Mars.


Ça y est, l'estrade présidentielle approche enfin : on rectifie la position, comme si le Président et ses invités n'allaient voir que vous. Alors, tu l'as vu Pompidou ?


En vérité, mon seul souvenir est celui du passage devant une tribune latérale, à gauche, où étaient installées les épouses des prestigieux hommes garnissant le tivoli tricolore me faisant face ; ce ne fut qu'un souvenir olfactif : alors que la descente s'était effectuée dans l'éprouvante fumée des moteurs de nos engins de guerre et dans la malsaine odeur de gaz oil, nous avons tous ressenti, du haut de notre engin, une odeur encore plus forte et prégnante, qui a rempli nos nez enfumés d'une aimable brise parfumée : c'est comme lorsque l'on passe devant la porte ouverte d'une parfumerie qui exhale maintes senteurs mêlées. Ces dames endimanchées avaient sans doute dévalisé tous les parfumeurs illustres de la capitale pour honorer les pauvres bidasses mazoutés de la narine, généreux hommage de la nation à ses vaillants serviteurs.


Après cette bouffée d'oxygène prestigieuse, le reste ne comptait plus, sinon de bien négocier le virage face à notre Président, pour dégager la scène au plus vite et disparaître dans les coulisses de la grande parade nationale, avec en mémoire olfactive les souvenirs des quelques molécules luxueuses plus fortes que les odeurs d'engins de guerre.


La femme est bien l'avenir de l'homme.


Taille : 2 Ko

501 RCC drapeau.jpg

Taille : 2 Ko

501 RCC pucelle.jpg

1 commentaire

BRAVO

  • Par Admirative le

Vous avez pris la peine de me répondre un jour triste, sur votre blog pour une question juridique qui me tenait à coeur, je vous répond ce soir à propos de votre texte très émouvant et intéressant pour les gens comme moi qui n'ont pas connu cette époque cruciale en France et pour qui les cours d'histoire en classe étaient ennuyeux car trop coupés de la réalité et parce que l'on devait tout apprendre "par coeur " même s'il ne le voulait pas...

Vous, vous racontez votre expérience d"humain simplement, précisément, c'est vraiment intéressant et bien : on s'y croirait, on est transporté !

J'avais déjà apprécié votre style dans les sujets juridiques abordés et réponses faites sur ce blog (à propos, merci d'avoir eu l'idée de penser au sujet, précieux pour les futurs divorcés sur les prestations "compensatoires" ).

N'y aurait-il pas dans l'assistance un éditeur, ému lui aussi, pour publier un ouvrage de votre plume ?

Pour finir votre hommage fait aux femmes me réjouit le coeur et j'espère que son parfum bienfaisant sera ressenti par d'autres et pas seulement après la guerre...

A vous lire.