Merci cher confrère
d'avoir consacré un article à cette femme courageuse dont le sort tragique ne peut laisser indifférent tous ceux qui sont attachés aux droits de l'homme
Connue pour ses reportages sur la Tchétchénie, la journaliste russe Anna Politkovskaïa a été tuée le 7 octobre 2007. Elle s'apprêtait à publier des articles sur la torture, dans le contexte du programme antiterroriste dans le Nord du Caucase. Un an après, ni les auteurs, ni les commanditaires n'on été identifiés. Voici les deux derniers textes d'Anna Politkovskaïa, qui avait affirmé : «Les mots peuvent sauver des vies ».
1. J'ai peur de la haine
Tous les jours, j'emporte avec moi des dizaines de petits dossiers. Ce sont les copies du matériel qui concerne les procès de personnes accusées de "terrorisme", dont un grand nombre n'a pas encore été condamné définitivement. Pourquoi est-ce que je mets le mot terrorisme entre guillemets ? Parce que la grande majorité de ces personnes est qualifiée de terroriste. Et cette habitude de "qualifier de terroristes" n'a pas seulement supplanté, à l'aube de l'année 2006, toutes les autres formes de lutte contre le terrorisme, mais a également commencé à créer un nombre assez important de personnes qui veulent se venger, donc de terroristes en puissance. Quand les magistrats et les tribunaux travaillent non pas sous l'égide de la loi, mais aux ordres de la politique, avec, pour objectif de seconder les désirs du Kremlin en matière d'antiterrorisme, les crimes croissent comme des champignons.
La production en série de confessions "spontanées" fournit d'excellentes données au programme de "lutte contre le terrorisme dans le Nord du Caucase".
Voici ce que m'ont écrit les mères d'un groupe de jeunes dissidents tchétchènes : « En réalité, ces colonies correctionnelles sont de véritables camps de concentration pour les dissidents tchétchènes qui sont soumis à la discrimination sur le sol national. Ils ne peuvent ni sortir de leurs cellules ni des blocs d'isolement. La majorité des dissidents, pour ne pas dire la presque totalité, est en détention sous de fausses accusations, sans qu'il existe aucune preuve pour les confirmer. Le fait d'être détenus dans des conditions terribles, de voir sa propre dignité humiliée, génère en eux de la haine envers tout et tout le monde. Ce qui rentre chez nous, c'est une armée entière dont on a compromis l'avenir... »
C'est clair : j'ai peur de leur haine. J'en ai peur parce cette haine s'éloignera de la Tchétchénie. Tôt ou tard. Et tout le monde en sera victime, pas seulement les bourreaux qui les ont transformés en extrémistes. L'habitude de "qualifier de terroristes" est le domaine où se heurtent, face à face, deux conceptions idéologiques différentes de ce qui se passe dans le cadre des "opérations antiterroristes dans Nord du Caucase" : combattre illégalement au nom de la loi ou appliquer "notre" illégalité en ce qui les concerne ? Le résultat, c'est des étincelles qui menacent le présent et l'avenir. Le résultat de cette "qualification de terroristes", c'est l'augmentation du nombre de ceux qui n'ont aucun désir de faire la paix.
2. L'histoire de Beslan Gadaev
Il n'y a pas très longtemps, l'Ukraine a extradé, sur demande russe, un certain Beslan Gadaev, de nationalité tchétchène, arrêté début août au cours d'un contrôle d'identité en Crimée où il résidait. Voici quelques lignes de sa lettre du 29 août :
« Après avoir été extradé depuis l'Ukraine jusqu'à Groznyï, on m'a traîné dans un bureau où on m'a demandé si j'avais tué des membres de la famille Salichovyi, un certain Anzora et un de ses amis. J'ai nié, disant que je n'avais tué personne et que je n'avais jamais fait couler une goutte de sang, ni russe, ni tchétchène. Eux, ils ont répondu : " Non, tu les as tués." J'ai de nouveau nié. Alors ils ont immédiatement commencé à me battre. Tout d'abord, ils m'ont frappé deux fois avec un bâton près de l'oeil droit. Quand je me suis ressaisis après ces coups, ils m'ont fait tourner, m'ont attaché les mains et mis des manettes, ensuite ils ont enfilé un bâton entre mes jambes de façon à ce que je ne puisse pas bouger mes mains. Puis ils m'ont empoigné, ou plutôt, ils ont empoigné ce bâton et ils m'ont suspendu à deux petites armoires, à environ un mètre du sol. Tout de suite après ils ont entouré mes auriculaires avec un fil électrique et, quelques secondes plus tard, ils ont commencé à faire passer le courant tout en me frappant partout avec une matraque en caoutchouc. Comme la douleur était insupportable, j'ai commencé à crier, à appeler le Très Haut, et à les supplier d'arrêter.
« Pour toute réponse, ils m'ont mis sur la tête un sac en plastique noir, de façon à ne plus entendre ce que je disais. Je ne sais pas exactement combien de temps ils ont continué, mais à un certain point, j'ai commencé à perdre connaissance de plus en plus souvent à cause de la douleur. Quand ils s'en sont aperçu, ils m'ont ôté le sac de la tête et m'ont demandé si j'étais prêt à confesser. J'ai répondu que oui, bien que je ne sache pas de quoi ils étaient en train de parler. Je l'ai fait seulement pour qu'ils arrêtent de me torturer pendant un moment."
« Alors, ils m'ont décroché des armoires, ils ont enlevé le bâton et m'ont jeté à terre en me disant : "Parle !" J'ai répondu que je n'avais rien à dire. Sur ce, ils ont recommencé à me frapper sur l'œil droit. Les coups m'ont fait rouler sur le flanc, et alors que j'étais presque inconscient, ils m'ont bâtonné. Puis ils m'ont de nouveau pendu aux armoires et ils ont recommencé depuis le début. Je ne sais pas pendant combien de temps cela a duré, ils continuaient à me ranimer avec de l'eau.
« Le jour suivant, ils m'ont lavé et bandé le visage et le corps. Plus ou moins aux alentours de l'heure du repas de midi, un fonctionnaire de la commune est entré. Il m'a dit que des journalistes allaient venir, qu'il fallait que je confesse trois homicides et quelques vols, et que si je ne le faisais pas, ils recommenceraient à me torturer, passant même aux abus sexuels. J'ai accepté. Les journalistes m'ont interviewé et, quand ils sont partis, les hommes qui m'avaient torturés m'ont fait promettre de ne rien raconter, me menaçant, si je parlais, de m'arrêter à nouveau et de tout recommencer. Ils m'ont également obligé a déclarer que tout ce que j'avais subi était la conséquence d'une tentative d'évasion. »
Zaur Zakriev, avocat de Beslan Gadaev, a dit à ses collègues de "Memorial" que dans le territoire de Groznyï, les violences physiques et psychologiques comme celles qu'a subi son client sont à l'ordre du jour. Zakrev continue en affirmant que son client a admis d'avoir participé, en 2004, à des assauts contre les forces spéciales.
D'après l'avocat, les tortures subies ont eu de profondes conséquences sur la vie de son client. Les médecins de la structure SIZO-1 de Groznyï dans laquelle est actuellement détenu Gadaev (accusé d' "association criminelle" d'après l'article 329 du Code pénal de la Fédération russe) ont rédigé un rapport qui, sur la base des visites effectuées sur sa personne, fait la liste des signes laissés par des coups, cicatrices, abrasions et brûlures, en plus des dommages permanents infligés aux organes internes.
Pour toutes ces violations des droits de l'homme, Zaur Zakirev a présenté un recours au procureur général de la République Tchétchène.»
Merci cher confrère
d'avoir consacré un article à cette femme courageuse dont le sort tragique ne peut laisser indifférent tous ceux qui sont attachés aux droits de l'homme
Il ne faut pas abuser des comparaisons, dans des situations marquées par tant de particularisme.
Mais comment ne pas relever la passion pour la réouverture de l'enquête sur la mort de Diana et les commentaires distanciés pour saluer la mémoire d'Anna, ...avec une enquête, objet de toutes les manipulations, et qui piétine.
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