D'un côté l'éducation, de l'autre l'instruction, cela devrait suffire. Et bien pas toujours, notamment du côté de nos élèves-juges de l'Ecole Nationale de la Magistrature (ENM) qui, comme d'autres et par une tradition bien établie, se choisissent un parrain ou une marraine. Après tout, le monde est rude et incertain, et un petit substitut paternel ou maternel, quand il faut s'élancer dans la grande aventure, ne saurait nuire.
Consensus et émotion
Identification pour identification, une grande école comme celle Bordeaux pourrait préférer un thème de réflexion, un évènement historique, ou une oeuvre, avec un travail collectif d'élaboration, une publication de travaux témoignant des préoccupations et analyses des futurs magistrats. Ce serait le moyen d'une inscription dans le temps présent, un message adressé à la cité par ceux qui s'apprêtent à juger en son nom.
Non, c'est le parrain ou la marraine. La tradition est bien entretenue, au point qu'elle semble codifiée : un campagne dont on imagine l'intensité, un vrai vote, et suivent une grande réception, des discours, la médaille. Bref, du consensus et de l'émotion. TF1 en rêverait.
Cette année, c'est Eva Joly qui avait été choisie comme marraine. Faisant davantage l'unanimité dans les médias qu'au Palais, elle est entrée dans la chronique, pour certains dans la légende, comme la courageuse juge de l'affaire Elf. Par une forme de baptême social spontané, elle s'est trouvée décorée, sans trop protester, du titre de juge anti-corruption là où le Code de procédure pénale ne connaît bêtement que le juge d'instruction. Il faut dire qu'Eva Joly, n'a pas toujours résisté à la tentation de tirer à soi la couverture... surtout quand il s'agissait de celle des médias.
Avec au final, une personnalisation parfaitement contreproductive. Si l'action pénale contre la corruption ne dépendait que du courage d'une personne, cela serait bien grave. C'est un travail d'ampleur qui repose sur un fort investissement des pouvoirs publics, à travers une police scientifique, conciliant la maîtrise de la procédure, la connaissance du monde économique et de ses règles, et ayant une bonne perception des milieux cravatés qui dérapent. Des vrais pros, qui ne pensent l'efficacité que dans la discrétion. Vis-à-vis d'une opinion trop sensible à la petite musique du « tous les mêmes, tous pourris », le couplet « heureusement, je suis là » a fait des ravages.
Pas de doute : Eva Joly est un choix bien tendance. Je ne sais plus qui me parlait l'autre jour de l'arrivée aux responsabilités de la génération des enfants-télé.
Dissensus et émotion
Télé ou pas télé, à Bordeaux, la fête était prête, chaque année apportant sa petite pellicule de raffinement à la belle tradition. Et, contre toute attente, la machine s'est déréglée. La presse fait état de faits graves. La direction de l'école n'a pas assisté au discours. La médaille de l'école n'a pas été remise avec les solennités d'usage, mais dans un simple bureau, et il n'y a pas eu de grand dîner. Pas de doute, l'affaire est d'importance.
Une enquête a certainement été ouverte, et de toute évidence elle a dû être confiée à la Brigade de Protection des Parrains et Marraines. A ce stade des investigations, je me garderai de toute immixtion, même d'un orteil. En revanche, ceux qui ont cru pouvoir faire un lien entre ce coup de froid et les déclarations d'Eva Joly, actuellement conseillère du gouvernement norvégien, sur les projets des responsables politiques français d'une dépénalisation du droit des affaires, ne sont assurément que des coquins.
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