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(Discours de la conférence du stage - Rentrée solennelle barreau de Marseille - 7 juin 2002 - 1er lauréat Edouard BOUSQUET

  • Par edouard.bousquet le
    (mis à jour le )

TU N'EN REVIENDRAS PAS....


« Monsieur, le conseil de guerre après en avoir délibéré vous reconnaît coupable des faits de rébellion et de désertion, et vous condamne en conséquence à la peine de mort. Vous serez fusillé demain à l'aube avec cinq de vos camarades accusés des même faits. »


Après un procès expéditif qui s'est déroulé dans la salle du bal du café de la poste, au cours duquel un petit caporal désigné d'office a défendu, gêné et piteux, l'accusé, la sentence fût froidement exécutée.


Le corps du condamné attaché au poteau d'exécution, resta là plusieurs jours, criblé de balles, inerte et froid.


Je reposais machinalement la vielle sacoche de cuir noire, qui contenait ces témoignages de guerre, ces lettres de soldats, courageux ou déserteurs, qui avaient donné leur vie pour défendre un idéal qui devait sans doute justifier leur sacrifice. Puis, je m'assoupis, et fis une nouvelle fois ce rêve étrange, perçant sans frémir les portes d'ivoire qui me séparaient du monde invisible.


Ce rêve, c'était celui du procès imaginaire de ce soldat déserteur, à qui la justice dans sa grande clémence, offrait enfin ce droit à un procès équitable.


Une grande salle en bois, ornée de dorures qui ressemblait étrangement à un prétoire se dessina peu à peu, et , se dégageant de l'ombre et de la nuit, la pâle figure gravement immobile d'un homme drapé de noir apparut.


Le visage de cet homme m'était familier, ses traits étrangement ressemblaient aux miens et rapidement je compris que c'était moi, qui avait été désigné par le tribunal pour défendre le vieux soldat déserteur.


Ce dernier eut juste le temps de me glisser à l'oreille :


« Maître, c'est le cœur qui fait l'éloquence, ayez du cœur et cette enceinte résonnera longtemps après que vous vous soyez tu. »



-o0o-



Le procès commença de manière tout à fait classique.


Le président vérifia l'identité de l'accusé, puis il reprit un à un d'une voix monocorde les chefs d'accusation, avant de commencer l'interrogatoire.


La dernière question du président relative aux motifs ayant poussé l'accusé à tenter de déserter, entraîna une réaction violente de ce dernier qui avait pourtant jusqu'ici gardé tout son calme.






« Monsieur le président, après de longues années de combat, je me suis retrouvé un jour avec mon colonel au milieu d'une grande route. Et ce jour là, une clarté nouvelle a illuminé mon esprit et j'ai enfin compris. »


« (...) Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu'on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c'était deux Allemands bien occupés à (...) nous (...) tirer (...) dessus (...) depuis un bon quart d'heures. (...) Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J'avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. (...) J'avais même parlé leur langue. (...).


J'avais comme envie malgré tout d'essayer de comprendre leur brutalité, mais plus encore j'avais envie de m'en aller, énormément, absolument, tellement tout cela m'apparaissait soudain comme l'effet d'une formidable erreur.


Dans une histoire pareille, (...) Monsieur le Président, (...) il n'y a rien à faire. Il n'y a qu'à foutre le camp (...) Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumière de ce soleil. Une immense universelle moquerie. (...) Notre colonel, (...) manifestait une bravoure stupéfiante. (...)


Je conçus en même temps qu'il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l'armée d'en face. (...) Dès lors ma frousse devint panique. (...)


Pourquoi s'arrêteraient-ils ? (...) Jamais je n'avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.



Je ne croirai plus jamais à ce qu'ils disent, à ce qu'ils pensent. C'est des hommes et d'eux seulement qu'il faut avoir peur, (...) Monsieur le Président (...) toujours. »

(Extraits - Voyage au bout de la nuit Louis Ferdinand CELINE) ».


« Je me suis enfui et après j'ai été arrêté. On m'a dit que j'avais déserté. »


-o0o-


La parole fut donnée ensuite à l'accusation, représentée par une sublime et voluptueuse créature, répondant au doux prénom de Marianne, pour qui des millions d'hommes ont sacrifié leur vie pour que jamais elle ne disparaisse.



Monsieur, avez vous déjà entendu parler d'un pays qu'on appelle la France, composée d'un peuple bien assis sur son sol, entouré de frontières de mer et de terre bien constituées, un peuple militaire et naval quand il le faut, un peuple littéraire et artiste, un peuple de cœur, sociable et fraternel, difficile à gouverner si on lui commande, facile, si on l'inspire.


Ce peuple a conquis en 1789 son égalité devant la loi, sa liberté politique et sa fraternité philosophique.


Or, c'est pour ce beau pays et pour cette belle république que vous deviez vous battre.


Quel est Monsieur, le principe fondamental d'une république comme la nôtre ?

C'est la vertu qui n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois.



Cette vertu fondatrice vous l'avez doublement trahi.


Une première fois, en acceptant de combattre pendant plusieurs années, laissant faussement croire que vous étiez prêt à mourir pour défendre le triptyque sacré et éternel de la république, liberté, égalité, fraternité.


Une seconde fois en déposant les armes en plein combat, en cherchant lâchement à fuir, en abandonnant vos frères d'armes, foulant ainsi aux pieds votre honneur et votre dignité de citoyens.


Seule la république assure l'ordre et la liberté.


Et sachez, Monsieur, que notre république, volontiers militaire pour se défendre, mais point du tout belliqueuse, a toujours été animé par le sincère désir de ne pas faire la guerre en Europe.


Pourtant, quand la patrie est en danger et que les ennemis de la république frappent à nos portes, il faut savoir prendre les armes et livrer bataille.


La guerre, que vous avez cherché à fuir, prend tout son sens quand il s'agit de défendre un idéal.


Oui, Monsieur, il existe une guerre juste.


Mourir pour la patrie, n'est ce pas la plus enviable des destinées.


La patrie Monsieur, est « une âme, un principe spirituel, l'aboutissement d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements » (RENAN).


Les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes et l'on aime en proportion des sacrifices que l'on a consentis, des maux dont on a soufferts.

« Nous sommes ce que vous fûtes ;

nous serons ce que vous êtes »

est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie, patrie que vous avez refusé de défendre.


Je requiers donc Monsieur, une nouvelle fois, la mort, pour laver la république de la honte et du déshonneur que vous lui avez causés.


La voix grave et lente du Président ponctua ce réquisitoire par cette phrase à la fois sacrée et banale, qui a permis si souvent de sauver des têtes : « La parole est à la défense. »


-o0o-



J'allais donc devoir défendre cet homme, un déserteur. Des pensées multiples et contradictoires traversaient mon esprit, en proie à un très grand doute.


Je me rappelai cependant le pacte d'acier que j'avais scellé avec ma conscience en acceptant d'endosser cette robe noire


J'abandonnais donc pour un temps, mes interrogations, puis, fébrilement, je posais mes mains à plat sur le pupitre que l'on avait placé devant moi et haussé sur mes bras tendus je pris la parole :


-o0o-


Monsieur le Président, mesdames et messieurs de la Cour, Madame l'avocat général, mesdames, messieurs.


Daignons éclairer un instant notre âme du saint flambeau de la philosophie.


Ainsi, « si l'histoire justifie toutes les guerres, la philosophie à juste titre les condamne. » (ALAIN).


L'histoire fait rêver, enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, entretient leurs vielles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit aux délires des grandeurs ou à celui de la persécution, et « rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. » (VALERY).


La philosophie au contraire nous délivre de la passion, nous enseigne le doute et le rejet de tout dogmatisme, nous plonge dans une réflexion métaphysique essentielle qui nous conduit vers la sagesse et la vertu, et libère l'esprit des fausses croyances et des illusions qui ont causé tant de crimes.


Selon les astrophysiciens, dans six milliards d'années, le soleil aura brûlé tout son hydrogène. Dès lors, il se dilatera et se transformera en une étoile rouge géante qui engloutira la terre.


S'il a vécu jusque là, l'homme disparaîtra.


En dépit de ce verdict sans appel, qui devrait conduire l'homme à poursuivre ici-bas la quête du bonheur, de l'amour et de la paix, celui-ci continue au contraire à tromper son ennui en provoquant des révolutions et des guerres, sans pour autant donner un sens à son existence, renforçant simplement le caractère absurde de sa destinée.


Aucun peuple, ni aucune civilisation si raffinée soit-elle, n'a été épargné par cette règle qui impose la guerre comme l'horizon fatal de l'humanité.


La guerre de Troie, la guerre du Péloponnèse, la guerre des Gaules, la guerre des six jours, la guerre d'Algérie, la guerre de sept ans, la guerre de Crimée, la guerre de trente ans, la guerre d'Espagne, la guerre de cent ans, la guerre de Yougoslavie, la guerre d'Indochine, la guerre du Liban, la guerre du Viêt-Nam, la guerre d'Afghanistan, la guerre de sécession, la guerre du Kippour, la der des der, la drôle de guerre, la guerre sans nom, la première guerre, la deuxième, la troisième, la cinquième, la guerre des hommes, la guerre du sens, la liste est longue et l'imaginaire fertile pour qualifier l'horreur et la tragédie...


Pourtant, la guerre est bien par essence une absurdité, fruit de la vanité grotesque et de l'irresponsabilité foncière de l'homme et « l'humanité est maudite si, pour faire preuve de courage, elle se condamne à tuer éternellement. » (JAURES).


Chacun a son opinion sur la guerre, et tout homme est capable de trouver une bonne raison religieuse, politique, ethnique, familiale, économique justifiant que l'on aille se battre.


Quelque soit le motif avancé et si noble soit la cause, la guerre se conclut inéluctablement par une froide et tragique addition de cadavres. Telle est la vérité première de la guerre.


Et c'est sur la même grève, depuis des millénaires, que l'océan de l'absurde, rejette inlassablement ces mêmes cadavres inutiles.


Madame l'avocat général, la raison, héritière de la philosophie des lumières, constitue bien le socle inébranlable de notre république et de notre démocratie.


Or, la voix de la raison ne nous invite t-elle pas à parler et à discuter pour convaincre ?


Acceptons cette règle ou mourrons, car la seule alternative au dialogue, c'est la guerre, et la guerre est une négation pure et simple de la raison qui sous tend toutes les valeurs véhiculées par nos philosophies politiques.


La guerre est le fruit empoisonné des passions humaines et le vice le plus désespérant, omniprésent chez l'homme, est bien celui de l'ignorance qui croit tout savoir et qui s'autorise à tuer.


L'homme qui comparaît aujourd'hui devant vous, est parti au combat plein d'enthousiasme, convaincu de la légitimité de sa démarche, persuadé qu'il fallait combattre les ennemis de la république.


Il avait vingt cinq ans sa jeune poitrine respirait à plein poumon.


Agrégé de lettres et d'histoires, ancien élève de l'école normale supérieure, il avait été réformé pour myopie lors de son service militaire, mais il s'engagea comme simple soldat dès le jour de la mobilisation.


Gravement blessé pendant la première bataille de la Marne en septembre 1914, il fut soigné pendant plus deux ans, avant d'être renvoyé au front comme mitrailleur en 1916 à Verdun.


Le 10 juin 1917 soit à peine plus d'un an avant la fin de la guerre il décide, las de combattre, de déposer les armes et participe au grand mouvement de mutinerie de l'année 1917.


Traduit devant un tribunal militaire, il est condamné à mort par l'armée française dans laquelle il a pourtant si vaillamment combattu.


Il est fusillé le 16 juin 1917 au matin. Sa femme Henriette resta seule avec ses deux enfants.



Comment cet homme, qui a cru un temps que sa démarche était juste, a pu finalement renoncer en refusant de combattre ?


On part toujours se battre pour de bonnes raisons, puis très vite, confronté à l'horreur car « on est puceau de l'horreur comme on l'est de la volupté » (CELINE), notre conviction vacille, le ver du doute s'installe insidieusement dans notre esprit, puis, se nourrissant de nos légitimes interrogations, grandit pour finalement balayer avec fracas nos illusions d'hier.


Et c'est là, à cet instant précis, plongé dans une extrême solitude, que l'homme commence à ressentir l'essence même de sa condition.


Il vit cette confrontation terrible entre l'irrationnel et le désir éperdu de clarté qui résonne au plus profond de lui-même.


Mortel et fragile, l'homme devient soudainement conscient du caractère absurde de la guerre, la conviction de la solitude et de l'abandon pénètre son âme, il éprouve alors la douleur déchirante et toute l'horreur de l'adieu sans retour.


Ecoutons un instant la complainte de ceux qui l'ont faite, de ceux qui ont donné leur vie pour elle de ceux qui ont perdu leur jeunesse, leur famille, de ceux qui ont sacrifié leur bonheur, leur amour.






« Verdun 21 février 1916


Mon tendre amour,


Je n'ai pas l'heure, je ne sais plus l'heure, je n'ai plus la notion du temps, j'ai faim, j'ai froid j'ai peur, j'en ai marre, je suis las, fatigué quand tout cela s'arrêtera t-il ?


Des balles, des bombes, de la boue de glaise épaisse et collante dont il est impossible de se débarrasser, de la pluie, des tranchées, de la terre, des cadavres, des corps des ossements et encore des cadavres.

Une odeur effroyable, une odeur de charnier, monte de toute cette pourriture et nous prend à la gorge pour ne plus jamais nous abandonner.


Les arbres sont déchiquetés, les racines tordues gémissent vers le ciel.


Pense, que de chaque côté des lignes sur une largeur de un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure, mais une terre grise de poudre sans cesse retourner par les obus, des blocs de pierre, cassés émiettés, des tranchées boueuses, des lambeaux de chairs, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie qui laissent supposer qu'il y a eu là des hommes.


Un obus recouvre les cadavres de terre, un autre les exhume à nouveau.

Comme dieu sur la croix je boirai jusqu'à la lie le Calice de la douleur, mais je crois sincèrement que je n'en reviendrai pas. »




Monsieur le président la guerre, reste étrangère à l'éthique, se situant au delà du bien et du mal.


Je reste cependant confiant dans les forces d'Eros, et comptant sur « le bon sens des peuples », je veux continuer à croire qu'un jour « la guerre nous apparaîtra comme une erreur incompréhensible de nos ancêtres » EINSTEIN.


En acceptant d'acquitter cet homme nous laverons ensembles le monde du cauchemar et de l'impuissance dans lequel il sombre.



-o0o-


CONCLUSION


Monsieur le Président, mesdames et messieurs de la Cour, Madame l'avocat général, mesdames, messieurs.


Ils avaient 17, 25 ou 30 ans.

Beaucoup portaient le cheveu court et la moustache, le veston ou le chapeau.

Beaucoup avaient les mains et la nuque parcheminées du laboureur ou du pêcheur, les doigts usés de l'ouvrier, les ongles cassés du tourneur ou du mécanicien.


Il y avait des palefreniers, des arpenteurs, des boulangers, des instituteurs, des magistrats, des agriculteurs, des notaires, des clercs de notaire, des charcutiers, des colporteurs, des vachers, des portefaix, des bergers, des prêtres, des médecins, des rémouleurs, des cuisiniers, des taillandiers, des commis, des chauffeurs, des étameurs, des livreurs, des chaudronniers, des garçons coiffeurs, des cheminots, des facteurs, des avocats, des intellectuels, des écrivains, des ouvriers, des musulmans, des catholiques, des protestants, des juifs, des bourgeois, des aristocrates...


Autant de voyageurs sans bagages, qui durent quitter leurs familles, leurs fiancées, leurs femmes, leurs enfants, laisser là le bureau, le pétrin, la boutique, la robe ou encore l'étable, pour revêtir l'uniforme mal taillé, le pantalon rouge, le képi cabossé.


En France, sur 8 millions de mobilisés entre 1914 et 1918, plus deux millions de jeunes hommes ne revirent jamais le clocher de leur village natal.


Leurs noms sont gravés dans la pierre froide des monuments de nos villes et de nos bourgs.


Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit

Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places

Déjà le souvenir de vos amours s'efface

Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri...(Aragon)


-o0o-


De mes doigts, glissa soudainement la vielle sacoche de cuir noire, et je me réveillai en sursaut.


Le monde mystérieux des esprits se referma brutalement, je compris alors, en recouvrant ce que les hommes appellent la raison, qu'au terme de ce procès imaginaire, il n'y aurait point de verdict.


Tout cela n'était donc qu'un rêve...

-o0o-


Copyright Edouard BOUSQUET

Juin 2005


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