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QUEL DEFENSEUR POUR LA VEUVE ET L'ORPHELIN ?

  • Par dominique.mattei le
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Naguère enclins à défendre glorieusement les libertés, les avocats s'orientent désormais vers une carrière avant tout lucrative. Entre société et marché, le professeur Louis ASSIER-ANDRIEU propose dans son essai "Les avocats, identité, culture et devenir" la création d'une voie plus nuancée, celle de l'avocat référent.


Pour parler de soi, il faut parler de tout le reste. Et pour prévenir d'autant plus le risque de narcissisme, peut-être est ce encore mieux de laisser à un tiers le soin de le faire ? (...) Louis Assier-Andrieu est directeur de recherches au CNRS, professeur à l'Ecole de droit de sciences Po, anthropologue, historien et juriste de formation. Un bagage qui s'imposait face à l'ampleur du domaine à explorer - Terra incognita, décrit-il d'emblée dans son essai tant la profession a été rarement étudiée. Le retard est désormais comblé: après avoir notamment assisté aux débats de la commission prospective et réalité présidée par Karine Mignon-Louvet, pendant plus d'une année, Louis Assier-Andrieu produit un ouvrage sur "les principaux enjeux qui traversent et qui travaillent la profession". Mais attention, "l'auteur ne cherche pas à dire ce que le futur doit être, mais ce qu'il peut être", prévient-il.


Avocat et Modernité


A la différence des notaires ou des huissiers "dépendants du bon vouloir de l'Etat", l'avocat historiquement libéral appartient librement à un système dont il est "l'auxiliaire indépendant", rappelle Louis Assier- Andrieu. D'où le confiance du public conquise au gré de ses luttes glorieuses contre "l'ignonimie et l'arbitraire", dans sa défense des libertés, des causes perdues, des pauvres, de la veuve et de l'orphelin ...Une image vertueuse qui perdure globalement encore aujourd'hui : "la confiance est le premier sentiment qu'éprouve le justiciable envers celui en qui il voit a priori un défenseur de ses intérêts, note le scientifique. Mais aujourd'hui, les redoutables forces du marché tendraient progressivement à désarmer le héros, intéressé ou aux abois, de ces valeurs qui firent naguère sa renommée. "Entre les Anciens déterminés à faire prévaloir la culture du désintéressement et la déontologie" qui en est issue et "les modernes" qui préconisent l'introduction accélérée du management et la conquête des parts de marché, la relation au profit est devenue pomme de discorde. "La conception du sacerdoce est aujourd'hui en passe d'être remplacée par la notion de service" poursuit le professeur. L'avocat y survivra- t'il ? Ou sera - t'il absorbé et "anonymisé" dans le bain général des entreprises libérales de ventes de services ? s'interroge Louis Assier-Andrieu. "Cela fait plus d'un demi-siècle que l'on annonce la fin des avocats et on l'annoncera encore certainement pendant des lustres, à moins que la logique du marché n'en vienne effectivement à bout.


La place de l'Etat


L'avenir de la profession selon l'historien s'inscrit "dans sa capacité à renouveler les conditions productrices de la confiance" au premier des rang desquelles on trouve son indépendance. D'où l'étonnement de Louis Assier-Andrieu face à la place de l'Etat dans le fonctionnement de l'aide juridictionnelle qui, selon lui "entame fortement le caractère libéral de la profession". Un aspect renforcé par l'aveu d'incapacité réitéré de la profession sur le sujet, qui continue à faire appel aux caisses de l'Etat pour assurer l'égalité d'accès des citoyens à la Justice. Ainsi, "en se mettant en position de dépendance envers un Etat dont il attend qu'il prévoie à sa place son contrat social d'existence ..., l'avocat nouveau abandonne (...) la maîtrise de sa raison d'être pour une soumission à l'Etat et à ce marché dont il avoue ignorer les arcanes". Sa réflexion autour du statut de l'avocat en entreprise s'y apparente: s'il est très légitime que l'avocat accompagne la vie des entreprises, sa déontologie doit être respectée et peut même dans ce cas "servir au renforcement de l'éthique" dans le droit des affaires.


La délivrance de soins juridiques


"Pour assurer la pérennité de l'assimilation de ses marges et garantir son unité, la solution ne viendra pas de l'Etat, ni du marché, mais elle viendra de la profession elle -même" déclare Louis Assier-Andrieu. Et parmi les orientations, le chercheur aborde l'idée "de soins juridiques" avec un service au quotidien de proximité qui interviendrait de façon préventive et conciliatrice (en ayant recours à la conciliation, la médiation et l'arbitrage). Ce pourrait être l'avènement de l'avocat de référence, comme chacun possède son médecin référent "qui favoriserait l'accès de tous les justiciables à leurs droits et qui serait à même, sans attendre de les orienter vers des confrères spécialisés". L'autre avocat redeviendrait ainsi le confrère et non plus le concurrent, devenu première source de stress. "Il s'agit de faire refluer la médicalisation des problèmes sociaux et de les réinstaller dans le droit", avec un honoraire qui pourrait s'ajuster à chaque cause.

L'échelle supra-nationale est également à considérer, selon l'auteur qui reprend du spécialiste américain David Wilkins, le concept de "glocalisation", conciliant le local et le global. Concrètement, précise Louis Assier-Andrieu, c'est le cabinet de la City de Londres qui veille d'un côté au trafic pétrolier entre la péninsule arabique et le port de Shangaï, et de l'autre, ouvre une boutique de droit dans le supermarché voisin. "Plus l'avocat sera amarré à la vie du droit dans son ensemble, contre les normativités concurrentes- la religion, la politique et l'économique- et plus il maintiendra ou haussera le niveau d'intégrité de sa fonction: plus il restera un auxiliaire de justice et non un auxiliaire du marché, un marché dont on a vu qu'il peut très bien se passer de lui".


(Louis ASSIER-ANDRIEU, Les avocats, Identité, Culture et Devenir, Lextenso éditions - Actuel-Avocat du 15/11/2011)


8 commentaires

J'approuve l'idée d'un avocat référent.

  • Par patrice.giroud le

Je suis par contre nuancé sur l'expression de "soins juridiques".


Appelez-moi Maître et non Docteur !


quelques remarques...

  • Par caroline.legal le

si je puis me permettre moi qui ne suis dans la profession que depuis 10 ans.


- il indique que l'avocat permettrait de ne plus voir le confrère comme un concurrent, devenu 1ère source de stress. je ne pense pas que cela soit exact. la capacité à tenir les délais, à satisfaire les clients de plus en plus exigeants, l'incertitude d'être payé ou même d'être bien payé, la difficulté à concilier vie familiale et professionnelle et surtout la concurrence d'autres acteurs pseudo connaisseurs du droit qui mettent en place des stratégies commerciales que nous avocats ne pouvons pas appliquer créent à mon avis bien plus de stress. au contraire c'est l'entraide entre avocats le développement commun de nos spécialités et même la promotion de notre savoir-faire auprès du public qui sont notre force.


- sur l'AJ l'auteur dénonce une dépendance de l'Etat. mais dans ce cas pourquoi ne pas s'en affranchir totalement afin de garantir le plein caractère libéral de la profession. la suppression de l'AJ, hors peut-être la matière pénale, ne me semble pas impossible. pourquoi l'accès à l'avocat devrait-il est gratuit surtout dans des matières où il n'est pas obligatoire ? l'école est gratuite et pourtant il faut payer les fournitures, la coopérative etc....car seul l'enseignement est gratuit. il n'est pas, à mon sens, illogique de solliciter des clients uen participation aux frais de leur défense. les confrères demanderaient les honoraires qu'ils souhaitent en utilisant des modalités de paiement qui conviennent aux clients. à mon sens, il n'y aurait pas plus de "dumping" qu'avec l'AJ car ils s'occuperaient de clients qui auraient de toute façon été éligibles à l'AJ.


- je suis d'accord pour rappeler que l'avocat est un auxiliaire de justice car le marché peut effectivement se passer de lui. mais on sait que le contentieux, sauf quelques domaines, diminue et que le règlement amiable des litige est un mode en plein essor. alors ne serait-ce pas un coup d'épée dans l'eau?

CL


Adieu la vocation donc ....

  • Par PLINE le

"la conception du sacerdoce est en passe d'êre remplacée par celle de services " !


Tout est dit : on n'est donc plus avocat par vocation mais pour faire des prestations de services juridiques !


Appauvrissement de l'éthique au bénéfice de la rentabilité !


L'air du temps ! Parfum de décadence !


On devient forgeron....

  • Par Moscovici le

Le sacerdoce de la défense n'existe pas à l'état naturel.


Même tout jeune, le délégué de classe se fait élire pour d'autres raisons.... plaire ou déplaire,.....


A l'état naturel, parfois on défend, parfois non.


Pas de position de principe, simplement des circonstances qui font que...


En endossant la Robe et en prêtant serment, le jeune avocat conceptualise, réfléchit....


Il défend pour se nourrir et est ravi de la fonction, de l'image, du regard des autres parfois des résultats...


Il y prend goût, se perfectionne et finit par exceller parfois.


L'expérience, rarement le génie, mais surtout l'amour du travail bien fait le rend indispensable à la fin



RE: On devient forgeron....

  • Par Dominique Mattei le

Votre point de vue est à débattre !


Léonardo SCIASCIA prétendait que l'Avocat est "un romancier du réel" !


Jacques ISORNI, lui écrivait : "être avocat, c'est se battre, s'opposer sans cesse et courir le rique de la tempête" !


CICERON alliait l'esthétisme à la cause ; c'était sa conception du verbe ; il dépassait le fait judiciaire pour l'élever au rang de l'universel ; en cela il fut un inventeur de l'humanisme !


Je crois qu'il y a quelque chose qui ressemble à la vocation:

- quand on accepte l'aventure risquée du cheminement de la parole !

- quand on accepte d'être le réceptacle des misères de l'humanité !

- quand on recherche, dans une forme de dépendance bien complexe, un contact perpétuel avec l'humanité !


RE: On devient forgeron....

  • Par Moscovici le


Cher Bâtonnier,


Je vous entends.


Cependant je pense que, à la différence de la sainteté dont l'apprentissage n'a aucune raison d'être, la défense est une Conversion et non une Vocation.


En effet, le courage qui la sous tend nécessairement, à défaut d'être naturel, peut s'acquérir, tout comme la parole et son usage.


Prenons par exemple Voltaire (dont je ne suis pas un spécialiste cependant), avant de défendre Jean CALAS ou le chevalier de la BARRE, a pendant toute une vie, mûri des idées et des principes pour les faire siens. Il a commencé par se moquer des puissants - ce qui pourrait passer pour du courage mais qui était de l'impertinence, puis s'est magnifié vers la fin de sa vie en s'opposant réellement, violemment et avec talent.


Le courage, qui en vrai différencie les essences de vos confrères, peut s'apprendre pour peu d'en avoir la volonté et la conscience d'en manquer.


La parole et la manière dont on en use, ainsi que les postures que l'on adopte, ne sont que des jeux de lumière plus ou moins aboutis.


A la base, ce qui compte c'est l'authenticité et la volonté de bien faire.


A mon avis, cela est trop complexe pour être naturel.


RE: On devient forgeron....

  • Par Dominique MATTEI le

Cher Ami Bloggeur,


Relisez les entretiens de Gilbert COLLARD avec Christian-louis ECLIMONT dans l'ouvrage "Avocat de l'impossible".


Le journaliste interpelle le ténor en lui disant :"l'ai le sentiment depuis que nous avons commencé ces entretiens que votre métier d'avocat en condense quatre : orateur, enquêteur, scénariste et in fine journaliste aussi"!


Celui-ci lui répond : "je suis très heureux de cette remarque. Je l'accepte. Avant tout je crois à la portée du Verbe, même déclinante. Et il n'est pas erroné de relever plusieurs métiers à l'intérieur de celui d'avocat, puisque effectivement un avocat se bâtit sur des concentricités culturelles. Pour ma part, je dirais qu'il est aussi, ou à la fois, une sorte d'homme orchestre : enquêteur, psychologue, criminologue, confesseur et pour finir reconstructeur de destin. Enquêteur pour comprendre le cas ; psychologue pour cerner le prévenu ; criminologue pour situer son crime ; confesseur pour recueillir si possible sa ou ses motivations ; reconstructeur de destin, ma foi, parce qu'en l'aidant à se positionner devant ses juges il l'aide aussi à se redéfinir à l'intérieur de son existence!"


Donneur de sens!

  • Par sebastien.salles le

Ce livre est en effet passionnant Bâtonnier.


L'Avocat n'est qu'un mot vide, seule la fonction compte. Qu'est ce qu'être un avocat aujourd'hui? Quel est le sens de notre profession?


Ce livre souligne la spécificité de l'avocat français qui tire sa légitimité sociale du peuple et de la confiance qu'il lui accorde.


L'avocat est lié à la démocratie française. Or les avocats souffrent aujourd'hui car la démocratie souffre; il est probable que la démocratie et l'Etat de droit vacillent car les avocats ont perdu le sens de leur action.


La réforme de la Garde à vue est un exemple terrible de la faiblesse de la profession auprès de pouvoirs publics qui ne l'écoutent plus.


Si la profession était plus écoutée, la cour de cassation n'aurait peut être pas eu besoin de se prononcer?


"le futur appartient aux créateurs et diffuseurs de modèles et des producteurs de sens" (D.Pink- p 165).


Quel sens les avocats donneront-ils à leur profession, quel sens les avocats offriront-ils à la société?


Sébastien Salles.






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