Jaubert :
"Revenons à notre procès. Le premier incident fut plaidé en mars devant le Tribunal de la sénéchaussée, l'enjeu était de déterminer la résidence d'Emilie. (Selon Mirabeau, sa femme devait soit habiter avec lui, soit se retirer dans un couvent pendant la durée de l'instance. De son côté, la femme infidèle souhaitait continuer à résider chez son père).
Mirabeau plaida le fond à propos de ce point de détail.
Il prouva, malgré les apparences, qu'il avait formé avec Emilie un ménage modèle, il évoqua aussi ses fautes et demanda à ce que son épouse fut soustraite aux influences familiales qui l'avaient éloignée de lui. Je me rappelle qu'il termina par un éloquent appel à son épouse : « O toi qui m’aime toujours, ne redoute pas ma victoire, elle est nécessaire à ton bonheur ». Il fit une allusion à leur enfant mort en bas âge et toute la salle fondit en larme.
Par deux voix contre une, les juges de la sénéchaussée donnèrent gain de cause à Mirabeau.
Mais Marignane fit appel devant ce parlement où il faisait loi, ce qui suspendit l'exécution de la sentence.
De fait, Mirabeau, pour contrer celui-ci, retourna devant les premiers juges pour réclamer l'exécution provisoire.
Elle fut accordée, il triompha donc une seconde fois. Monsieur de Marignane retourna incontinent au parlement.
Les conseillers, qui étaient habitués à banqueter et à boire chez les Marignane, ordonnèrent le sursis à l'exécution provisoire. En même temps, Emilie introduisit une demande en séparation de corps.
Les débats s'ouvrirent devant la Grand-Chambre du parlement de Provence le 20 mai. la Cour était composée du premier président Monsieur Gallois de la Tour et de neuf juges dont un président à Mortier, Monsieur d'Arbaud de Jouques.
En principe, il ne s'agissait que d'un appel contre la décision de la sénéchaussée portant sur l'assignation à résidence d'Emilie ; en fait les conseillers avaient accepté de lier l'incident et le fond.
Les ténors du Barreau étaient là. Portalis, parla le premier.
Pendant deux audiences, il ne s'adressa pas aux juges, mais plaida avec violence, et de la manière la plus directe contre Mirabeau : « mieux vaut être diffamé que loué par vous ».
Pascalis, quant à lui, fut à l'origine de la tactique des Marignane : « il faut le piquer ; il s'emportera comme un cheval entier et nous le tiendrons ».
Ce fut un véritable réquisitoire : «j'ai des horreurs à dévoiler sur mon adversaire » Emilie, privée de nourriture, vêtue de haillons, abreuvée d'injures, bafouée et trompée, n'aurait reçu de son mari que soufflé et coups de bâtons.
Mirabeau de son côté était présenté comme un bandit de grand chemin, déguisé en ecclésiastique pour abuser les dévotes ou décoré de cordon pour duper les riches. Il aurait fait un mariage sans amour et seulement dicté par sa cupidité, il aurait vécu en dilapidant la dot de sa femme.
Bien que le code d'honneur respecte le secret des correspondances, Portalis se servit des lettres échangées entre le Marquis de Mirabeau et son fils. Dans l'une, que l'avocat déloyal ne communiqua d'ailleurs jamais à la défense, Mirabeau informait son père qu'il se préparait à aller en Provence « pour y égorger son beau père, sa femme et son fils afin qu'il ne reste plus rien de cette race... ».
C'en était trop, Mirabeau était certain qu'Emilie ne le rejoindrait jamais ; il ne lui restait plus qu'à sauver son honneur...
Le 23 mai, jour de la réplique de Mirabeau, il fallut tripler la garde à la porte du Parlement car tout Aix voulait assister à l'audience. L'archiprêtre de la Madeleine avait même annulé le mariage de la fille du cordonnier de la rue Couette, et ce, malgré son gros ventre. On vit dans l'assistance l'archiduc d'Autriche, frère de Marie Antoinette et sa femme, qui étaient de passage dans la région. Je me souviens aussi de Gallifet qui distribuait des sucreries aux dames...
Pendant combien de temps plaida ce diable d'homme ? Certains disent 5 heures, d'autres 8 heures. Je me rappelle surtout de la vague d'éloquence qui le souleva.
Il commença par demander la garde définitive de sa comtesse dans un couvent
On avait invoqué contre lui 8 motifs de séparations. Pour répondre, il dépeignit la vie privée de son beau-père, s'attachant à décrire sa corruption, son immoralité et ses vices. Il s'attaqua ensuite à la manière dont il surveillait la conduite de sa fille. Elle fut montré sous son véritable jour : légère et dissolue, l'héroïne de cercles, de soupers, de concert et bien sur du fameux théâtre du Tholonet.
Puis, il rappela dans quelles circonstances Emilie avait appris la mort de son fils. Enfin, II ouvrit lentement son dossier pour en sortir une pièce, et donna lecture d'une lettre ou Emilie écrivait au chevalier de Gassaud pour lui dire que son mari avait découvert leur liaison et qu'elle en admettait la rupture. Mirabeau en profita pour dire que cette lettre était adressée à un homme qui a habité tout un hiver chez Monsieur de Marignane dans un appartement qui lui était destiné".
(A suivre...)

Derniers commentaires