prévention (2)
Voir Gran Torino et le Président du Tribunal de Commerce dans la même semaine. Et faire un billet pour le blog qui a patiné cette dernière semaine !
Sacrée semaine en effet : Clint contre Denis (les prénoms n'ont pas été changés même si l'un ne s'appelle pas et que l'autre s'appelle Président !).
Vendredi soir, « le » Clint. Il dégaine toujours aussi vite : le ménage est à faire dans son quartier. Feu, feu, pan, pan. Tombe, t'es mort ! Même si le film, beaucoup plus subtil, ne fait pas tomber celui que l'on croit et comme on le croit. Le héros, fatigué et névrosé, est parfait de cynisme en liquidateur vieillissant... s'il n'y avait ce remords qui s'insinue, un début de raisonnement. C'est le film.
La rédemption et la justice sont bien au cœur de l'interrogation politique et sociale de Clint.
A l'américaine, bien sûr : la religion est présente, fil rouge de l'évolution du vieux cynique... Par les temps qui courent, on ne peut qu'apprécier cette interrogation métaphysique qui si elle ne ménage pas la religion n'en fait pas non plus une caricature. Mais l'essentiel du film n'est pas là.
L'interrogation centrale reste celle de la Justice, loin de toute auto-défense. Et si Clint nous indiquait que la Justice est une vertu avant d'être un pouvoir ? Certes, tout n'est pas aussi nuancé. Les brutes, elles, sont de vraies brutes et le bon, égaré dans un monde dont il s'est lui-même exclu, se rachète comme de bien entendu par une pirouette finale.
Je cherche le truand. C'est peut-être Clint lui-même, pas l'acteur, le réalisateur. On attendait un Harry finissant son parcours en feu d'artifice. On a, et heureusement, un discours beaucoup plus distancié. Une belle mécanique qui emprunte aux classiques et aux clichés mais qui nous emporte beaucoup plus loin : une sorte de Ford Gran Torino 1972, celle-là même qui fait le titre du film...
L'interview du président du Tribunal de Commerce s'est, elle, déroulée tout à l'heure lors d'un déjeuner-débat sur le vieux port.
Un bon client quand vous êtes en charge de l'interview : direct, chaleureux, sans discours pré-formaté. Marseille possède ainsi le 2ème tribunal de commerce de France et son président actuel utilise tout le poids de cette institution pour dire ce qu'il pense de l'activité du Tribunal, de la prévention, de la crise, etc.
Oui, la prévention est l'avenir des entreprises en difficulté.
Non, les entrepreneurs n'ont pas à avoir peur du Tribunal. Pousser la porte du Tribunal ne signifie pas la liquidation automatique. Encore faut-il agir à temps et à partir du petit bobo de l'impayé ne pas se laisser envahir par les métastases d'un cancer généralisé, financier et juridique.
Rafraîchissant ! Surtout, quand l'interviewé expose qu'aucun juge, sauf névrose identifiée, ne liquide une entreprise sans s'être posé de nombreuses questions. Et surtout, celle récurrente : pourquoi le chef d'entreprise n'a pas saisi le Tribunal avant ? Quand la restructuration était encore possible. Quand le cancer n'avait atteint qu'une petite partie de l'entreprise. Contrairement à Clint, chez Denis, le remords précède la liquidation.
A cette question lancinante, le Président a un début de réponse qui interpelle les entrepreneurs eux-mêmes : le Porsche Cayenne ou le ML de Mercedes... Celui-là même que certains chefs de petites entreprises achètent en leasing sur la société dès son démarrage. Il nous a pourtant aussi parlé fonds propres, capitalisation, réserves financières. Il nous a aussi parlé de ces entrepreneurs majoritaires qui essayent en cette période de crise de sauver leur société, en conscience, sans grosses cylindrées à leur bilan, ni distribution d'actions gratuites.
L'image qui est restée est celle de cette voiture trop grosse pour un environnement économique trop chahuté, symbole d'une méconnaissance crasse et/ou volontaire des besoins financiers de toute entreprise.
Et là, le Président l'a affirmé comme lors de son audience d'installation en janvier 2008 : pas de pitié. Feu, feu, pan, pan. Tombe, t'es mort ! Enfin, presque : condamné à combler le passif de la société et interdit de gérer. Si cela se sait, certains constructeurs automobiles ont du souci à se faire... Surtout que tout n'est pas rose non plus pour eux en ce moment.
Par les temps qui courent, là encore, il semblerait que le monde économique soit presque aussi cruel que les banlieues de Détroit, Michigan.
Sacrée semaine : Gran Torino vs Grosses allemandes... L'américain est plus noir au départ pour plus d'espoir à l'arrivée.
Tout fout le camp, ma brave dame : la Ford passe la ligne d'arrivée devant la Porsche.
Parole d'avocat, bien sûr.
"On ne peut rien faire tant que vous n'aurez pas déposé le bilan".
En substance, telle est la réponse du greffe d'un Tribunal de Commerce lorsqu'une commerçante s'est présentée au Tribunal pour exposer ses difficultés financières.
Voilà pourtant une commerçante prévoyante !
L'impasse de trésorerie monte depuis 6 mois, sous l'effet conjugué d'une hausse des marchandises et d'une chute des ventes. Elle la voit se profiler à l'horizon et avec elle un avenir bien sombre. Sans trésorerie, pas de nouveaux stocks. Sans stocks, plus d'activité.
On ne parle que de quelques milliers d'euros mais pour un commerce, cela peut suffire.
Au bout de l'impasse, un mur... C'est la définition de l'impasse.
Seule réponse de son banquier "vous auriez du épargner"!
Répond-on au conducteur qui s'est engagé dans l'impasse, vous auriez du tourner à gauche ou à droite ? Une réponse qui n'en est pas une. Surtout quand cela vient d'une banque qui a fait la preuve ces dernières mois d'un art de la prévision qui donne une certaine idée de l'infini... Infini dans l'art, pas dans la prévision.
Saisine du médiateur du crédit. Le mur se rapproche.
"Votre dossier est trop petit, allez à la Chambre de Commerce".
J'ai appris à cette occasion que les difficultés de crédit ne devaient toucher en France que les PME de plus de 50 salariés et les grandes entreprises.
Le mur est bien là, encore lointain mais certain.
Téléphone à la cellule prévention de la Chambre de Commerce :
"On ne peut rien faire, allez voir le Tribunal". Notre commerçante commence à détailler avec précision la hauteur et la réalité du mur comptable. Et pourtant ni son bilan, ni même son compte de résultat ne sont franchement désespérants. Deux mois de chiffre d'affaires suffiraient à apurer la ligne de crédit nécessaire.
En consolidant l'impasse par un prêt moyen terme, le commerce repartirait et le mur s'éloignerait pour mieux disparaître en deux, voire trois années.
Ni le banquier, ni le médiateur, ni les organismes consulaires n'ont souhaité regarder cette réalité. Au Tribunal de Commerce, ils auront bien la solution...
Et quelle solution annoncée par le greffe ! "Déclaration de cessation des paiements" sans même regarder la liasse de notre commerçante. Le mur est là, inévitable.
Et le mandat ad hoc ? La conciliation ? La sauvegarde ?
Certes, le coût même de ces procédures seraient un frein à leur mise en oeuvre. Mais à quoi cela sert-il que les modifications textuels (loi de sauvegarde, ordonnance, décret) s'enchaînent si la seule réponse du greffier au Tribunal de Commerce est de "déposer son bilan".
Le problème ne vient pas vraiment de tel ou tel acteur de la chaîne de prévention de difficultés des entreprises. Il est simplement plus facile de changer une loi que la force de l'habitude.
Qui dit difficulté de l'entreprise, dit Redressement Judiciaire. Sans parler des interlocuteurs qui entre deux passes en touche ont exposé que la liquidation qui s'ensuivrait permettrait de repartir avec une nouvelle SARL vierge de tout passif...
Par les temps qui court, même le privilège de "New money" ne semble rien pouvoir contre cette force là.
A quand un privilège de "New spirit" ?
Parole d'avocat, bien sûr.
