avr.
24

Banzaï

  • Par bertrand.dehautdesigy le
    (mis à jour le )

Ou l'histoire d'un shogun malien.

Qu'est-ce qu'un commercialiste fait sur la liste de défense pénale d'urgence ?

D'une part, il y cultive et entretient les réflexes pénaux indispensables quand on pratique le droit pénal des affaires.

D'autre part, le commercialiste est avant tout un avocat qui peut à ce titre estimer que l'âme ancienne, la matrice du métier, reste là dans la défense des mis en cause de tout type et de tout poil, dans le regard porté sur la personne par delà les faits, par delà la machine judiciaire et ses procédures.

C'est mon cas.

Permanence Garde à Vue, il y a quelque temps.

5 heures du matin à l'Evêché. Dans les geôles du sous-sol, nous sommes effectivement bien loin et à tous points de vue de la concurrence déloyale, des conflits entre associés, des faillites et autres délégations de pouvoirs.

L'esprit embrumé par l'heure matinale se réveille cependant vite quand on est mis en présence d'un géant de deux mètres de haut sortant de cellule de dégrisement mis en cause pour un vol avec arme. Contraste total avec le précédent...


Juste avant, c'était en effet un mineur d'un mètre 50, des beaux quartiers. 17 ans à l'état civil alors que je ne lui en aurais donné au plus que 15 ! Mis en cause dans un incendie de poubelles. Innocent celui-ci !

Il n'arrivait juste pas à expliquer comment un briquet avait pu arriver dans sa poche alors qu'il ne fume pas. D'ailleurs il n'avait jamais vu ce briquet avant son interpellation. Quant à l'odeur persistante de plastique brûlé qui s'exhalait encore de ses vêtements, c'était parce qu'il passait de l'autre côté de la rue quand le feu a soudainement pris dans la poubelle à 3 heures du matin sur un boulevard désert...

Réaction classique à accompagner avec délicatesse. Peut-être même était-il réellement innocent. Si moi, je n'y crois pas, qui osera ne serait-ce que l'écouter pour déceler une parcelle de vérité non évidente ?


Le géant, lui, ne niait pas. Je n'ai pas réussi à savoir quel était son parcours exact mais il est certain, à son langage extrêmement riche et à ses emprunts pertinents à la sociologie et à la psychologie, qu'il a eu une autre vie avant de courir les rues des grandes villes de France sans domicile fixe, ni horizon certain.

Oui, il a volé 10 euro en s'introduisant dans un bureau désert. Oui, quand il est tombé dans le couloir sur un salarié qui passait par là, il avait un sabre à son côté, tel d'Artagnan ou plutôt Rackam le rouge. A défaut d'innocence, il opposait une solide logique.

Pour le vol, il avait bu. Beaucoup. Beaucoup trop.

D'ailleurs le Code Pénal français prévoit l'abolition du discernement.

-Vous êtes d'accord, maître ?

-Oui mais l'alcool...

Je n'ai pas le temps de finir. Si l'avocat est d'accord, ce n'est plus un délit, c'est un accident...

-Un accident ?

- Oui, un accident de vol !

Je le crois trop fin pour que ce soit involontaire. Peut-être est-il pilote dans cette autre vie.

- Et le sabre ?

- Je l'avais pris sur moi parce qu'il ne rentrait pas dans la consigne de la gare avec mes autres bagages. Et j'y tiens, c'est un objet traditionnel.


La consigne de la gare, seul lieu pour essayer de conserver quelques objets d'une vie qui ne résume pas à ceux-ci mais dont la dignité passe aussi par ces quelques avoirs. Pas question d'abandonner le sabre traditionnel !


- C'était un sabre malien ? Vous m'avez dit être originaire du Mali.

- Ah non, c'est un sabre japonais de 80 cm de long... Mais j'aime beaucoup le Japon. C'est pour ça que je l'ai pris avec moi. Je ne pouvais pas l'abandonner. Mais ça n'a rien à voir avec l'accident de vol. D'ailleurs, je ne m'en suis pas servi.

Mon shogun malien est finalement sorti de l'entretien en me gratifiant d'un large sourire avant de me lancer :

- Au moins, Maître, on aura bien rigolé.

Un billet donc en forme d'hommage à cette capacité d'humour dans un tel contexte. Un billet car il n'y avait « ni haine, ni violence, ni victime » dans cette histoire là. Et que je garderais sûrement longtemps le souvenir de ce shogun d'un genre particulier, dupe ni de lui-même, ni de la procédure.


On dit que les pilotes japonais montaient dans leurs cockpits à la fin de la dernière guerre mondiale avec leur sabre. Avant de s'écraser sur les bâtiments américains en hurlant « Banzaï ! ».


Un accident de vol en quelque sorte ?


Question d'avocat.


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