avocat (4)
Ce que je vais écrire ici est horrible. Mais je l'imagine pourtant très sérieusement, et le débat doit et peut être ouvert.
Voilà, à travers quelques faits précis, quelques remarques et la réflexion qu'elles entrainent nécessairement, je me demande depuis des années si, l'informatique aidant, il n'aurait pas été constitué dans certains tribunaux, les plus grands, à l'attention des magistrats, par eux et pour eux, des fichiers d'avocats.
D'avocats locaux, c'est-à-dire ceux qu'on rencontre tous les jours au palais, j'entends, avec un classement, des observations, comme on fait avec les fonctionnaires en vue de leur avancement. Il y aurait ceux qu'on aime bien, ceux qu'on aime moins, ceux qu'on déteste. Et surtout ceux qu'il faut casser ou dont il faut se méfier. Certaines syndicalisations de part et d'autre pourraient justifier ou expliquer.
Cette dérive serait abominable, d'autant plus abominable que, pratiquement impossible à établir et à sanctionner.
Je n'accuse personne, je ne dis rien de plus.
Je demande la réflexion. Et que les langues se délient. C'est qu'alors, au moins, attention à la C.N.I.L. et au C.S.M. , et tout le reste.
Deux arrêts de la chambre criminelle, du 12 décembre 2006 (n°05-86214) et du 14 octobre 2008 (n°08-81617) devraient inciter à une réflexion quant à l'avenir de l'oralité, et aux dangers sérieux qui la menacent.
Cette grave question n'y était pourtant pas ainsi exprimée, du moins en apparence.
Le problème était archi classique. Un confrère devait défendre une prévenue qui l'avait mandatée, mais il n'avait pas de lettre de représentation. Il n'était ni le premier ni le dernier à l'avoir oubliée. Il passe alors en force, et prend des conclusions écrites. On ne peut que le louer.
Premier arrêt, la Cour de cassation dit que la Cour d'appel a bel et bien jugé contradictoirement. Mieux, et là certains, dans la profession, ont triomphé à l'époque, en considérant qu'on n'avait plus besoin de lettre de représentation, ce qui n'était pas tout à fait exact, on juge, sans l'écrire, que la lettre de représentation n'est pas vraiment indispensable puisqu'on approuve : « les juges, après avoir constaté que l'avocat de la prévenue n'était pas muni d'un pouvoir de représentation, ont mentionné dans leur arrêt les seules demandes présentées oralement par celui-ci, à qui la parole a été donnée en dernier ».
Donc, pourvu qu'on arrive à l'audience avec un bout de papier écrit, tout va bien. Fini donc l'hypocrisie des lettres de représentation signées par l'avocat lui-même (mais non, voyons, ça n'existe pas). Toutefois dans cette affaire, il est dit qu'on n'a pas tenu compte de ce qui était écrit, mais seulement de ce qui a été plaidé. Bravo.
Le deuxième arrêt enfonce le clou, en le tordant un peu. Sans qu'on sache si finalement on a tenu compte d'une plaidoirie, dont il n'est pas certain qu'elle ait eu lieu, la Cour de cassation considère comme contradictoire un arrêt d'appel condamnant une partie n'ayant pas remis une lettre de représentation à son avocat, tandis que ce dernier avait déposé des conclusions écrites pour elle. « Le dépôt de conclusions écrites pour compte des prévenus fait supposer l'existence d'un mandat donné à l'avocat pour représenter ses clients. » Et la Cour d'appel (approuvée par celle de cassation) de remarquer que les clients ne contestaient pas avoir donné ce mandat, alors que le fond de l'affaire était qu'on n'aurait pas répondu clairement aux conclusions écrites.
Quand on fait la synthèse, voilà qui veut dire que l'oralité a pris un, puis deux grands coups dans l'aile.
Alors, qu'on ne l'oublie jamais, l'oralité, c'est le sommet du principe de la liberté d'accès à la justice.
Attention en effet à la dérive possible.
C'est bien, à chaque fois, d'avoir donné l'impression que le coup était arrangé, en déclarant contradictoires les décisions rendues, tandis que la deuxième décision semble s'être seulement attachée au simple écrit, sans plaidoirie.
Ceci ne veut-t-il pas dire que le principe même de la plaidoirie au pénal, c'est-à-dire dans le saint des saints de l'oralité, était en cause ?
Evidemment oui, et personne ne le voit.
Les juges qui ont ainsi statué, en accordant le contradictoire, se sont surtout couverts à l'égard de la convention européenne des droits de l'homme, qui était d'ailleurs invoquée à l'appui du premier pourvoi.
Avec l'entrée en force de l'informatique, déjà dans les procédures traditionnellement écrites au civil, le seul fait que le pénal se contente de ce bout d'écrit ne veut-il pas dire que tout le système oral peut être entrainé ?
C'est qu'en plus, il existe même des suites alternatives possibles s'il faut tout de même plaider.
Pour éviter de se déplacer, et de perdre son temps, sans compter que les juges ont autre chose à faire qu'à nous écouter :
• Version douce, on plaiderait devant une caméra et à distance (aie, c'est presque fait)
• Version pour les flémards, on pourrait plaider devant la web cam de son bureau, pourquoi pas chez soi, dans son lit par exemple, voire sous la douche, l'été dans le jardin ou la piscine.
• Version plus élaborée, on s'enregistrerait en studio et on enverrait au tribunal son film par Internet.
• Version plus flémarde que celle ci-dessus élaborée, quelqu'un à la maison vous filmerait au caméscope.
Et au bout du chemin, il ne serait plus besoin de salles d'audience. Quel progrès.
Dire que c'était bien la peine, par exemple, de se battre pour que les audiences des chambres d'instruction ne ressemblent plus à celles des juridictions administratives. Justement au moment où on va peut être parvenir à plaider dans celles-ci, pour dire autre chose qu'on est venu dire bonjour aux juges, et faire noter son nom à l'entrée de la salle d'audience. Et où on s'évitera de partir, penaud, sans avoir pu dire son fait au commissaire du gouvernement, désormais rapporteur public, après qu'il ait développé des arguments inconnus, hors débats, et trop souvent tendancieux.
Et puis, il n'y a pas qu'au pénal que la défense est orale, il y a aussi les tribunaux de commerce, mes préférés, là où je me sens le plus à l'aise, que je veux défendre, non seulement dans leur existence, mais aussi dans leur parfaite mécanique de fonctionnement, laquelle est justement l'oralité des débats.
Il y a aussi les conseils de prudhommes, les tribunaux d'instance, et d'autres encore.
Alors le papier, rien que le papier ? Non, même pas le papier, le numérique écrit sur l'écran et transmis par Internet.
Il ne faudrait pas qu'à terme, l'avocat soit confiné dans un rôle de rédaction de papiers écrits, la suite étant la partie normalisée (comme les actes des notaires), et la fin le remplissage des cases pré imprimées.
Là-dessus, il faut bien reconnaitre cependant un avantage au tableau apocalyptique qui précède.
Voyez vous, on n'aurait plus à organiser des concours de plaidoiries sur des thèmes nationaux ou pompeux, qui n'intéressent pas grand monde, c'est vrai, ou à se féliciter d'entendre les lauréats d'un stage (qui vient de disparaitre) parler aux rentrées solennelles de choses aussi inutiles que soporifiques, tandis qu'elles ne font finalement que retarder le seul moment qui compte, celui d'aller profiter du buffet.
On n'évite pas le parallèle entre l'exigence d'informatique, fondamentalement voulue par les gouvernants, en fait pour faire baisser le cout du service public, celui des finances, des formalités de toute nature, de la justice, et d'autres encore, et la taille des cabinets d'avocats.
Bien sur, il y a des exceptions, contraint et forcé, j'en suis une, mais tout le monde voit bien qu'en règle générale, les avocats indépendants ou peu accompagnés sont plus réticents que les grandes structures à entrer dans cette technique nouvelle.
Paresse intellectuelle, défaut de besoins réels, possibilité de bricoler, on peut trouver des tas d'explications, face à des pseudo-mastodontes, censés équipés, « dans le coup », prêts à tous les changements. A faire moderne quoi.
Le phénomène général n'est pas nouveau, mais le rapport à l'informatique, parce ce qu'on l'annonce prochainement rendue obligatoire pour l'exercice de notre profession, change complètement la donne. Ce sera donc fini le crayon et la gomme (j'en connais encore qui travaillent ainsi), et on ne pourra plus s'en remettre par exemple aux avoués, censés faire la cuisine d'appel.
Je sais que certains gros cabinets imaginent déjà tenir le haut du pavé, par une espèce de monopole de fait des moyens de communication obligatoires de demain, déjà avec les tribunaux de grande instance et les cours d'appels.
Dans ce registre, il y a des mois et des mois que je pose en vain à tous ceux qui ont une petite fonction dans la profession la question suivante : que ferez vous des quelques avocats qui se révéleront définitivement réfractaires à l'informatique.
Un ancien bâtonnier dont je tairai le nom m'a même répondu : ils disparaitront.
Ainsi ceux qui ne voudront ou ne pourront pas s'adapter devraient disparaitre ou être condamnés à faire appel aux plus importants.
Cette conduite diabolique est d'autant plus facile à tenir si on impose des systèmes informatiques de communication compliqués, mystérieux, voire ésotériques.
A ce sujet, on ne peut certainement pas dire qu'avec son R.P.V.A ., le CONSEIL NATIONAL DES BARREAUX ait cherché à se rapprocher de la base et à faire simple. Sans rien y changer et sans l'adapter, on veut à nous imposer de force ce machin là, alors que plus malin et surtout plus fort que tous les autres, le barreau de PARIS parait, nous dit-on, avoir contourné depuis quelques semaines l'obstacle en son circuit fermé à lui.
Bravo PARIS, et honte aux autres barreaux. Non pas les plus petits, qui n'ont pas peut être pas chez eux les tètes pensantes et les moyens financiers et techniques permettant de ne pas recevoir, sans réfléchir ni critiquer, la parole considérée comme divine du R.P.V.A.
Non, honte aux plus grands barreaux (suivez mon regard) qui, eux, ont quelques moyens intellectuels et possibilités financières, certes pas à l'échelle de PARIS, mais à une autre permettant de réfléchir et de se payer les services d'informaticiens, qui ne soient pas, sans appel d'offre, les amis des amis des amis.
Que tous, les plus petits, les individuels, considèrent qu'ils sont directement concernés, et que faire confiance au C.N.B. et à ses systèmes imposés est pour eux un danger mortel.
Il parait que depuis quelques heures, sur le travail et l'insistance d'une poignée de confrères, dont il n'est pas l'usage de citer les noms, insensibles à la pensée technique unique de là haut, la direction de mon barreau a enfin compris la leçon et a décidé de bien réagir dans le bon sens.
On ne me connait surtout pas pour manipuler l'encensoir envers les élus de la profession. Et pour cirer leurs pompes. Pourtant, un petit effort encore, et je les féliciterai.
Et toute la profession -en tout cas celle qu'on allait oublier au passage – pourra enfin remercier ceux qui, comme eux je crois ce soir, osent critiquer le R.P.V.A., considéré comme un objet de culte obligatoire.
L'organique chez les avocats est secret. Il faut être élu. Et encore, chut, surtout pas de vagues. Ah, la culture du secret. A nous les dossiers. La démocratie étant ce qu'elle est, le monde ce que nous savons, un bulletin de vote ne rendant pas malheureusement bon un mauvais, la grande majorité ne sait donc rien.
Franchement, qui connait dans notre profession, l'existence du Z.E.R.P. ?
Dans un cadre de crétinerie aussi profonde que pseudo distinguée, il va encore s'en trouver quelques uns pour dire que c'est une nouvelle injure. Les pauvres.
Non, le Z.E.R.P. est le centre d'études européennes de l'université de BREME, c'est en Allemagne, dont le personnel parait voyager autrement que pour faire du tourisme aux frais des confrères ou des copains.
Son rapport de décembre 2007 est en ligne sur le site de la commission européenne depuis janvier 2008. Il traite du marché des services de transfert des biens immobiliers en Europe. Plus simplement exprimé, des cessions d'immeubles, quoi.
On y apprend que la France est le deuxième pays le plus cher d'Europe pour ceux-ci (p. 25), que les notaires n'y servent à rien de particulier, sauf à faire monter les prix (p. 8), que les avocats simplement titulaires d'une licence suffisent pour traiter ces affaires, et que les pratiques de numerus clausus des notaires sont abusives (p. 8). Volent ainsi en éclat les diplômes de machin truc, ou machin chose, les centres de formation professionnelle, avec leurs professeurs Nimbus, et tous les concours déguisés. Voir aussi en pp. 34 et 36.
Pour les transferts de propriété, les avocats qui font des ventes forcées (saisies immobilières, ventes de biens immobiliers de procédures collectives, licitations) ont compris depuis bien longtemps, et bien avant le Z.E.R.P., qu'on est aussi bon que les notaires. Meilleurs peut être.
La réforme suggérée, avec raison, en Europe, par le Z.E.R.P. passe bêtement en France par la suppression de deux ou trois articles des deux décrets de 1955 sur la publicité foncière. Un quart d'heure de travail, et il n'y a plus de notaires.
Dans ce registre, on déplore par exemple et simplement qu'à l'occasion de la réforme du divorce, voici quelque temps, nos institutions pensantes n'aient pas avancé que le service de l'avocat irait jusqu'au partage immobilier. Actes en mains. Trop frileux.
Alors que des boulevards s'ouvrent aux avocats, la plupart d'entre eux - la masse des électeurs – restent bêtement sur les chemins, à écouter les sottises de ce qu'on leur offre de la prétendue formation professionnelle continue.
Ce rapport du Z.E.R.P. va bien sur au delà de la « directive services ».
Il explique pourquoi le président de la République a envisagé un temps une profession unique. Mais le projet est mort.
Nous on fait quoi, pendant que les notaires se remuent pour dire qu'ils sont les plus forts (voyez l'affaire du divorce).
Incompétence collective ou trahison ?
Parce que MARAT soutenait avec raison que la liberté nait de la violence, mes propos sont aussi violents qu'est inadmissible la position qui consiste à attendre que les cailles tombent rôties. Chez les autres.
