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le temps de la justice

  • Par antoine.beguin le

La Justice a sa propre échelle du temps, un temps qui s'étire parfois indéfiniment.


Pour ne prendre qu'un exemple, quelle profession accepterait d'être rémunérée 18 mois après avoir accompli sa mission ?


A ma connaissance, une seule, la notre.


Un exemple récent : un dossier d'aide juridictionnelle déposé en mars 2009, audience en juin 2009. Décision d'aide juridictionnelle accordée au mois de décembre 2009. Attestation de fin de mission accordée en avril 2010. Et pour finir en beauté, la CARPA annonce un délai de paiement d'environ six mois.


Nous aurons donc un dossier plaidé en juin 2009 payé en octobre 2010.


Dans ces conditions, allez savoir pourquoi les avocats rechignent à accepter des dossiers à l'AJ.


Mais ne nous lamentons pas sur notre sort. J'ai découvert une histoire édifiante qui remonte au siècle dernier.


En février 1787, la reine, en arrivant à l'opéra, fit quelques révérences au public qui l'applaudissait. A ce moment là, on entendit dans la foule un coup de sifflet. La reine en fut très affectée et sa soirée gâchée.


Quel individu avait pu commettre un tel crime ? Ce sauvageon était en réalité marquis de son état et avait trouvé amusant de mettre à mal l'ordre établi sans se douter que cet ordre disparaitrait deux ans plus tard.


Bref, notre marquis fut arrêté et mené au pas de charge à la Bastille.


Par chance, sa famille possédait quelque fortune. Or, en ces temps-là, pour peu que la famille ouvre largement ses économies, il était possible d'enfermer les rejetons excentriques dans des maisons de santé, confortables lieux de retraite où l'individu se faisait oublier.


Le marquis fut donc enfermé dans une de ces maisons de repos forcé et il s'y plut dit-on.


Pendant plusieurs années, la pension fut payée rubis sur ongle par les parents. Puis, lorsque le temps devint mauvais, les biens familiaux furent confisqués par les Domaines. Ceux-ci continuèrent pourtant de régler la pension du marquis sans s'inquiéter plus avant de son sort.


En 1837, le marquis voulut faire paraître un opuscule consacré à la décadence grecque et s'enquit de trouver un éditeur.


On s'aperçut alors que l'homme était oublié de tous depuis 50 ans.


La Justice fut saisie du dossier. Le Tribunal civil de la Seine statua sur la libération du marquis par une décision du 14 mai 1837.


Sans surprise, le tribunal ordonna sa libération sur le champ. Mais compte tenu de son grand âge et de sa totale ignorance du monde nouveau, le tribunal jugea plus sage de le laisser jouir de ses dernières années dans sa prison dorée.


Voilà qui relativise le temps judiciaire.


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