HUMEUR
Psychologie de l'Antarctique.
Pourquoi se rendre en Antarctique ? S'agit-il d'une exploration passionnante ? D'une quête d'animaux rares ? D'une chasse aux images et aux paysages époustouflants ? Ce sont sans doute un peu toutes ces raisons qui motivent chaque année des milliers de touristes en route pour le dernier continent, la terra incognita, un univers de glace et de montagne que l'homme n'a jamais réellement colonisé.
En ce mois de janvier 2009, j'ai emmené mon père pour ce voyage ultime, une occasion rêvée pour un repos méditatif et pour une pérégrination de la pensée autour d'une question simple. Que me disent ces merveilles de glace ? Quelles sont les paroles et les mots qui me viennent devant la majesté des glaciers immenses surgis du moindre dénivelé et terminant leur course dans l'océan? Cet empire du froid qui abrite une vie si singulière et ingénieuse ; ce monde nous parle-t-il ? Je ne veux pas vous révéler mes émotions à la manière d'un voyageur qui raconte ses aventures. Je veux au contraire commenter ces images venues d'ailleurs comme une oeuvre artistique qui offre un message nécessairement perçu subjectivement. L'émerveillement est le bénéfice commun de ce voyage. C'est son fruit et son présent. Mais d'où vient-il ? Quelle est donc cette perfection, ce raffinement de la nature qui nous la fait regarder ici avec autant de plaisir ? S'agit-il des dimensions formidables des montagnes et des icebergs ? Ou bien simplement le plaisir du dépaysement, d'une vision nouvelle du monde avec des couleurs étranges et inattendues ? En quoi un immense bloc de glace flottant dans l'eau sombre de l'Antarctique peut-il nous réjouir ?
Voyez donc ce spécimen incroyable : il mesure plus de cent mètres de long. Il est tel un château fort érigé de tours. On ose point s'en approcher de trop tant il impressionne. Il semble protéger en son cœur tout une armée de statues de glace. Ses fortifications le rendent invulnérable. Il trône imperturbable au milieu de la baie. Et je m'interroge comment une simple molécule, un flocon de neige peut, avec les siècles et par addition, édifier une telle oeuvre colossale. Rien ne l'y dispose a priori. Et pourtant le flocon est tombé dans ce continent perdu où les glaces s'accumulent pendant des siècles le long des pentes. Il n'y a pas eu de calcul préalable pour cette immense oeuvre de majesté. Il y a eu un bon concours de circonstances. Car tous les icebergs n'ont pas la même allure. Certains sont totalement anodins. Mais celui-ci est une splendeur, une création artistique surdimensionnée, immense et gigantesque. Avec ses tours dirigées et orientées dans toutes les directions, il est une couronne de majesté. Il nous rappelle avec solennité combien les petites choses peuvent en former de grandes. Combien par combinaison les insignifiants peuvent devenir signifiant. Combien seul nous sommes décharnés et assemblés nous pouvons former des chefs d'oeuvre.
Moi aussi, je ne suis qu'une goutte d'eau dans l'humanité, un rien qui perdu au gré du vent n'a ni sens ni finalité. Mais il suffit que je m'agrège à d'autres, qu'ensemble nous trouvions aussi le bon concours de circonstance, que nous suivions nos pentes naturelles et peut-être que nous formerons aussi une oeuvre sculptée pour durer et pour émerveiller.
Alexandre Genko-Starosselsky


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